L’artiste Sambre met New York en boîte

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À New York, l’artiste Sylvain Ristori dit Sambre a créé The Box, une installation exposée* dans la galerie Catherine Ahnell qui l’a invité en résidence artistique pendant le mois d’août 2014. Comme à son habitude, Sambre a vécu in situ et a conçu The Box à base de bois récupéré sur place.

On imagine New York comme une cité de verre et de béton. Où avez-vous déniché tout ce bois ?

« Le bois est le matériau de construction que l’on trouve le plus facilement dans toutes les villes, mais je ne pensais pas en découvrir autant et de si bonne facture : je suis tombé presque exclusivement sur du bois de bonne qualité, avec la patine de la rue et du vécu. Située au 66 Grand Street dans Soho, la galerie Catherine Ahnell se trouve dans l’ancien quartier des artistes, où fleurissent aujourd’hui les magasins de luxe et les galeries. Au point qu’il devient difficile d’y vivre, cela se gentrifie. Le bois ramassé dans la rue provient de chantiers environnants et de boutiques qui réceptionnent des caisses d’objets expédiées d’outre-Atlantique. Me baladant à pied, j’ai dû ramasser entre 8 à 10 m3 de bois. La partie de Soho autour de la galerie n’a plus de secrets pour moi ! »

Catherine Ahnell Gallery Freerunning Art
66 Grand St, New York, NY 10013, États-Unis

Avez-vous fait des découvertes ou des rencontres inattendues ?

« Une fois, j’ai rapporté des bouts de décors de théâtre dont s’était débarrassée une petite salle de spectacles jouxtant la galerie. Le lendemain, j’ai trouvé l’autre moitié. Des ouvriers m’ont aussi fait entrer sur leur chantier pour récupérer d’imposantes sections de poutre découpées et j’ai pu explorer tout une construction d’immeuble : c’était surprenant d’être introduit de cette manière-là dans ce contexte. Mais la plupart du temps, je trouvais le bois directement dans la rue et je me servais. »

Sambre-The Box-New-York de THE MOUARF sur Vimeo

Pourquoi le choix de ce matériau ?

« Le bois permet une grande invasion de l’espace en un temps record : c’est ce qui me plaît ! »

La forme de votre création était-elle définie dès l’origine ?

« Dès le départ, mon projet était structuré, mais sa forme définitive s’est affinée et a évolué en fonction de ce que j’ai trouvé : je visualisais en cours d’installation où j’allais placer les morceaux que je récupérais dans la rue. C’est pour cela qu’il fallait que j’arrive avec une idée assez précise : The Box est le symbole de la boîte incarnée par la galerie (le White cube). J’ai choisi de recréer une boîte dans la boîte pour jouer sur ces notions d’intérieur et d’extérieur, de cadre enfermant et de limite structurante. »

Je redonne un statut de prestige à des matériaux en fin de vie, déjà destinés à la poubelle.

Quels effets comptiez-vous obtenir ?

« La forme de la boîte était posée d’entrée de jeu, car je voulais une structure simple faisant référence au cube. L’intérieur de la galerie devient un extérieur, parce qu’il y a la boîte – mon installation – qui recrée un intérieur. L’extérieur est symbolisé par le bois de la rue que je rapporte dans la galerie. Je souhaitais aussi questionner l’enfermement et l’ouverture dans le milieu urbain. »

Nest Level, campus HEC Paris, février 2014. Photo © Sambre.

Nest Level, campus HEC Paris, février 2014. Photo © Sambre.

The Box, c’est aussi une forme de nid (cf. Nest level créé pour l’Espace d’art contemporain HEC), d’abri dans la grande ville…

« C’est vrai que plus mes créations se succèdent, plus je souligne la notion d’habitat, d’intérieur-extérieur, de protection. Au cours du projet, j’ai eu ce besoin de recréer un environnement confortable ou rassurant : j’ai commencé à tailler de la palette et à intervenir sur le matériau obtenant un rendu presque tribal. Je me suis aperçu que c’était une façon de ramener de l’humain dans la structure très orthonormée de la ville. C’était l’amorce qui m’a porté vers un « chez soi ». Cela s’est renforcé petit à petit dans la constitution de l’ensemble. »

Sambre, The Box, Catherine Ahnell Gallery, New York, août 2014. Photo © Sambre.

Sambre, The Box, Catherine Ahnell Gallery, New York, août 2014. Photo © Sambre.

Comment ?

« Élaborées tout au long de la création, les chaises en face-à-face, qui constituent l’élément central, parlent du regard sur l’autre ou de l’absence d’individu et questionnent la notion de présence humaine dans cet environnement. J’ai aussi ajouté des plantes vertes trouvées dans la rue, une palette découpée rappelant un radiateur, et même une télé (un écran plat récupéré) que j’ai accrochée. C’est souvent de l’après-coup, mais je constate que ces symboles liés à la manière d’habiter apparaissent et trouvent leur place. »

 Lors de ma résidence-création, j’ai vécu dans la galerie, un ancien hangar qui avait un quai de chargement donnant sur la rue. 

Où habitiez-vous pendant la réalisation du projet ?

« Lors de ma résidence-création, j’ai vécu dans la galerie, un ancien hangar qui avait un quai de chargement donnant sur la rue. J’ai habité une chambre située dans cet espace industriel réaménagé en salle d’exposition. Durant deux des quatre semaines de résidence, je me suis retrouvé tout seul dans ce lieu qui possède peu d’ouvertures et de lumière directe. Ce n’était pas facile au quotidien pour s’aérer la tête et faire circuler la poussière, mais cela m’a aussi permis de plonger totalement dans la création. »

Sambre, The Box, Catherine Ahnell Gallery, New York, août 2014. Photo © Sambre.

Sambre, The Box, Catherine Ahnell Gallery, New York, août 2014.
Photo © Sambre.

Vos expériences antérieures de graffiti et d’interventions sur le contexte urbain (Jaguar agile, Quai d’Orsay, Paris, 2013) ou paysager ont-elles influencé ce travail dans et sur la galerie ?

« Ces expériences m’ont nourri. Elles ont alimenté une envie d’ampleur dans les projets : les grands espaces ne me font pas peur. Elles imprègnent cette manière de récupérer, ce côté « système D », une spontanéité que je revendique. Aujourd’hui, je m’inscris davantage dans une création contemporaine plus générale, qui se développe aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural. »

Sambre, Jaguar agile, Quai d’Orsay, Paris, 2013 : vidéo de THE MOUARF

Exposer en galerie représente quand même une nouveauté pour vous !

« C’était effectivement la première fois que j’exposais dans un espace neutre. Mais dans ce projet, il y a un lien avec la rue, où j’ai récupéré mes matériaux – comme dans beaucoup de mes créations. Et dans cet espace qui se veut neutre, j’ai trouvé des points d’appui pour poser mon installation. Par exemple, un rail en métal au plafond qui m’a servi pour accrocher une partie mobile. »

Créer en fonction de l’espace défini de la galerie marque-t-il une nouvelle étape dans votre travail ?

« Il s’agissait d’un exercice délicat, car The Box part essentiellement du matériau qui a déterminé la direction du travail – contrairement à mes projets antérieurs, où c’est beaucoup le lieu. Cela constitue un autre « type d’exercice », mais le fait d’avoir vécu in situ et de ramener le bois de la rue dans la galerie reste fidèle à ma manière de travailler. »

Contrairement à beaucoup de vos créations, The Box ne va pas disparaître entièrement : une partie pourra être vendue.

« Seuls les sièges en vis-à-vis subsisteront : tout le reste va retourner à la benne. Trois créations** qui ne font pas partie de l’installation ont été accrochées dans l’autre partie de la galerie et y resteront en consultation. »

C’est comme un cycle qui se clôt : Out/matière brute – In/objet manufacturé – Out/déchet – In/objet d’art. La boucle est-elle bouclée ?

« Je redonne un statut de prestige à des matériaux en fin de vie, déjà destinés à la poubelle. Ce qui me plaît, c’est justement qu’ils puissent reprendre un nouvel aspect, une autre forme en évolution qui ne signifie presque rien sur l’échelle du temps – une fraction de seconde par rapport au cycle de la matière. Cette notion de cycle imprègne mon travail. En cristallisant la matière sous une forme qu’elle n’aurait pas eue spontanément dans le cycle social – celui de notre manière de consommer –, je crée une petite interruption. C’est une boucle avant la prochaine, car même mes créations les plus pérennes finiront par redevenir poussière. »

 

* Du 13 septembre au 12 octobre 2014.

** Dont un marteau en bois intitulé Marteau électrique.

 

En savoir plus :

sambre07.tumblr.com

vimeo.com/sambre

Catalyseur, galerie Jérôme Pauchant, septembre 2014.

 

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Laurent Lefèvre

Journaliste print et Web, je m’intéresse aux relations sciences-société (brevet, laboratoires pharmaceutiques…). Curieux par nature (un tic professionnel), je suis un passionné d’art contemporain et de spectacle vivant (théâtre et danse).

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