L’esclavage moderne des pêcheurs indonésiens

Dans son discours de commémoration de la mémoire de l’esclavage et de la traite, le président français François Hollande en a profité pour dénoncer les « nouveaux négriers », en déplorant que la traite d’êtres humains trouve aujourd’hui une nouvelle vigueur dans le monde. L’Indonésie vient récemment de montrer que la mondialisation et l’intensification des échanges étaient malheureusement loin d’être incompatibles avec des formes modernes d’esclavage.

Des pêcheurs indonésiens mis en esclavage

L’agence de presse américaine Associated Press a révélé que plus d’un millier de pêcheurs, majoritairement birmans, avaient été retenus en esclavage sur l’île reculée de Benjina, en Indonésie, pour travailler de manière clandestine. Plus de 300 pêcheurs esclaves depuis neuf ans ont été découverts par les forces de l’ordre sur des bateaux de l’entreprise incriminée, Pusaka Benjina Ressources. Les journalistes racontent que certains étaient tellement malades et maigres qu’ils trébuchaient ou devaient être portés sur la passerelle menant au bateau. Ces esclaves étaient exploités, avant d’être vendus par des trafiquants pour environ 900 euros. Détenus dans des cages, enfermés dans des chambres froides pendant des heures, ils pouvaient travailler jusqu’à 22 heures par jour, en portant de gigantesques blocs de poisson surgelés qui les écrasaient, leur brisaient les os ou les laissaient paralysés…

« C’est à ce prix que nous mangeons du sucre », affirmait Voltaire au XVIIIe siècle pour dénoncer la traite négrière de son époque. Trois siècles plus tard, à l’heure de la mondialisation, peut-on faire un constat différent concernant le poisson qui se retrouve dans nos assiettes ? Fouettés, Battus, parfois soumis à des courants électriques, les esclaves à bord étaient moins bien traités que des animaux. Entre 20 et 30 d’entre eux mourraient chaque année à cause des mauvais traitements et des actes de torture.

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Pêcheurs en Indonésie © REUTERS/Antara Foto/Yusuf Fikri

« Le capitaine me donnait des coups de pied et de poing. Mon nez et ma bouche saignaient. J’ai toujours des douleurs dans la mâchoire à chaque fois que je mange » Samart Senasook, l’un des rescapé.

Lutter contre les formes modernes d’esclavage

La plupart de ces pêcheurs étaient issus de milieux si pauvres que prendre la mer constituait souvent pour eux la meilleure façon de s’en sortir. Le nombre d’esclaves indonésiens recensés sur l’île de Java en 1815 s’élevait à 27 000. Le gouvernement affirme aujourd’hui que 100 000 marins pêcheurs originaires du Cambodge, de Birmanie et de Thaïlande subiraient le même sort sur des îles indonésiennes très difficiles d’accès. La ministre des Affaires maritimes a certes rappelé que ces pratiques esclavagistes constituaient une violation des droits de l’homme, mais pour mieux pointer le risque de boycott qui ne manquerait pas de peser sur les exportations. La lutte contre l’esclavage moderne renvoie visiblement davantage à des considérations économiques et des questions d’image qu’à une stricte défense des droits humains.

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Un enfant travailleur près de Katmandou © David Longstreath/IRIN

Le Comité contre l’esclavage moderne reconnait qu’aujourd’hui plusieurs dizaines de millions de personnes sont touchés dans le monde par ces nouvelles formes d’esclavage. Travailler à une prise de conscience de cette réalité pour combattre ce phénomène est bien évidemment fondamental. Mais n’est-ce pas aussi en luttant contre la pauvreté que l’on empêchera des individus démunis, qui n’ont plus rien à perdre, de tomber sous la coupe de ces « nouveaux négriers » ?

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Diplômé d'un master d’histoire et sciences humaines, j'ai enseigné l'histoire-géographie en collège. Je m'intéresse actuellement à l'évolution des sociétés, aux questions géopolitiques et aux enjeux liés à la mondialisation

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