La Libye au bord de l’implosion

Quatre ans après l’intervention militaire ayant débouché sur la fin du régime de Kadhafi, la Libye est aujourd’hui plongée dans le chaos et la violence. Si l’islamisme existait avant 2011, il a incontestablement connu un développement et une radicalisation extraordinaire depuis la chute de l’ancien dictateur.

Le renforcement de l’islamisme dans un pays en guerre civile

La fin du régime kadhafiste avait laissé place à de violents affrontements entre milices  rivales luttant pour le pouvoir. Dans ce contexte de guerre civile, l’État islamique est parvenu à confisquer la révolution libyenne et à renforcer ses positions dans l’ensemble du pays. Les djihadistes ont ainsi pris le contrôle de plusieurs villes : Derna dans le Nord-Est , Tripoli et Syrte dans l’ouest. A Derna, en octobre dernier, la milice islamiste Ansar al-Charia et le Conseil consultatif de la jeunesse islamique de Derna ont annoncé leur allégeance à l’État islamique. Au sud, des alliances se sont nouées avec la secte de Boko Haram.

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© Radio France

Ces milices font régner la terreur dans l’ensemble du pays. Le 15 février, des djihadistes se réclamant de l’État islamique ont décapité 21 coptes égyptiens dans le nord de la Libye avant de diffuser la vidéo. Après la riposte de l’armée égyptienne à ces massacres, 35 Égyptiens ont été enlevés dans les zones contrôlées par les membres d’Ansar-al-Charia et de l’État islamique. A Benghazi, des assassinats et des enlèvements ont lieu chaque jour : ressortissants américains exécutés, un médecin et sa femme exécutés en pleine rue, séquestration de l’ambassadeur de Jordanie, enlèvement de l’ancien Premier ministre libyen Ali Zeidan…

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La Libye livrée au règne des milices – Paris Match © Mohammed El-Sheikhy

Le pays est littéralement divisé en deux depuis août 2014 : le Congrès général national, installé à Tripoli, à l’ouest, dominé par les islamistes ; le gouvernement reconnu par la communauté internationale, installé à Tobrouk, dans l’est. L’Est du pays est contrôlé militairement par les hommes de Khalifa Haftar, chef de l’armée nationale libyenne, qui a lancé l’opération « Dignité » pour venir à bout des djihadistes. Le personnage, ancien général de Kadhafi ne fait pourtant pas l’unanimité. C’est la raison pour laquelle la milice Aube libyenne, malgré son rejet de l’islamisme, a préféré s’allier avec Ansar-al-Charia contre Khalifa Haftar.

Une déstabilisation complète de la région

Le renforcement des positions de l’État islamique en Libye constitue une menace pour l’ensemble de la région, d’autant que la stratégie des djihadistes consiste à multiplier les foyers de tension. La situation en Libye présente un risque de propagation des mouvements djihadistes vers le Soudan et le Tchad au sud, ou d’alliances avec d’autres groupes comme Boko Haram. Les violences de Boko Haram au Nigéria laissent craindre de profonds bouleversements de l’Atlantique à la mer rouge.

« La déstabilisation de l’ensemble libyen laisse des zones de non-droit pour tous les gens désireux d’en découdre avec l’Occident et les états limitrophes ». Jean-François Daguezan, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique.

Au mois de décembre, le président tchadien Idriss Déby ironisait sur le résultat de l’intervention occidentale contre le régime libyen en 2011 :

Le travail a été achevé ! La destruction de la Libye ! L’assassinat de Kadhafi. Ce qui n’a pas eu lieu, c’est le service après-vente.

Il est clair que l’intervention de l’OTAN a constitué un élément clé dans la chute du régime libyen et qu’elle fut très largement décidée sous le coup de l’émotion, sans en prévoir les conséquences. Dans ce contexte, l’Égypte et le Tchad réclament une intervention militaire pour faire face aux groupes ayant fait allégeance à l’État islamique. Si une nouvelle intervention semble exclue, la France et les États-Unis réfléchissent à une solution politique au conflit.

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De nombreux Libyens tentent de rejoindre l’Europe pour fuir la guerre © AFP Mauro Seminara

L’Italie est-elle-même très inquiète de la situation dans la mesure où, depuis début 2014, plus de 150 000 clandestins ont pris la fuite et cherchent à rejoindre l’île de Lampedusa, située à moins de 300 km de Tripoli. Le gouvernement craint que les mouvements d’immigration s’accentuent avec des risques d’infiltration et d’exportation du djihadisme. La semaine dernière, 700 migrants ont trouvé la mort au large des côtes libyennes pour tenter de rejoindre le Vieux-Continent.

Des responsabilités occidentales ?

Devant l’évolution dramatique de la situation libyenne, les apprentis-sorciers qui avaient appelé au renversement du régime de Kadhafi ne sont-ils pas prêts à admettre qu’ils se sont trompés? Pas du tout ! Bernard Henri-Lévy, qui a inspiré l’engagement de Nicolas Sarkozy en Libye, nous explique aujourd’hui qu’il ne regrette rien et qu’un « événement ne se juge pas à ses conséquences ». Le sommet de l’indécence se trouve sans doute chez Pascal Bruckner qui affirme que « nous ne sommes pas comptables de ce que les Libyens font de leur liberté » et que la population est responsable de la situation.

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BHL, près de Benghazi, devant des blindés kadhafistes détruits par l’armée française – © Marc Roussel

L’histoire aura hélas donné raison à Rony Brauman qui, dès 2011, pressentait les risques d’une telle intervention : « On sait toujours quand commence une guerre, jamais quand elle se terminera. L’alternative qui se présente, c’est la partition de la Libye ou le changement de régime : deux options aussi ingérables l’une que l’autre. Ceux qui ont engagé ce conflit ne pourront pas en assumer les conséquences ». Plus de dix ans après le fiasco irakien, c’est bien la page du droit d’ingérence et des interventions occidentales dites « humanitaires » qui est en train de se tourner.

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Diplômé d'un master d’histoire et sciences humaines, j'ai enseigné l'histoire-géographie en collège. Je m'intéresse actuellement à l'évolution des sociétés, aux questions géopolitiques et aux enjeux liés à la mondialisation

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