L’interdiction des bâches publicitaires sur les monuments : une reconquête de l’espace public ?

Alors que les éoliennes sont souvent dénoncées sur le thème de la défiguration du paysage, beaucoup trouvent très sympathiques les panneaux et bâches publicitaires qui envahissent toujours plus le cœur des agglomérations. Les façades des grands monuments sont ainsi régulièrement recouvertes d’immenses publicités vantant ici ou là le dernier produit Dior ou le dernier iPhone. Mais c’est pour la bonne cause, nous dit-on, puisque les revenus publicitaires permettraient de financer les travaux de restauration…

La lutte contre le matraquage publicitaire

Le 19 mars 2015, l’Assemblée nationale a pourtant décidé de voter, contre l’avis du gouvernement, l’interdiction des bâches publicitaires géantes sur les échafaudages des monuments classés. Ces espaces publicitaires avaient été autorisés par une dérogation au Code de l’environnement, votée en 2007. L’amendement proposé par les écologistes, au nom de la lutte contre le « matraquage publicitaire », peut donc être vu comme un retour à l’application stricte du Code de l’environnement qui proscrit la publicité autour des sites classés et des monuments. Comme l’on pouvait s’y attendre, les professionnels du secteur hurlent au scandale. La société Premium Media XL, spécialisée dans l’affichage publicitaire grand format, n’a pas manqué de dénoncer « un texte suicidaire » qui nuira, à terme au patrimoine français. Certains professionnels du patrimoine se sont également joints à ces critiques, à l’image de VMF patrimoine et de GMH, qui s’inquiètent du manque à gagner que générerait la perte des revenus publicitaires.

« Nous avons besoin de tous les financements possibles afin de faire perdurer à la fois nos compétences, nos emplois et nos monuments » Didier Durand, directeur de GMH.

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© AFP/FRANCOIS GUILLOT

Curieux de voir des gens a priori soucieux de l’attractivité touristique de la capitale et de son patrimoine en venir ainsi à tolérer ce couloir publicitaire qu’est devenu la Seine pour les touristes….

L’enjeu du financement de la restauration des monuments

A entendre les arguments, la restauration des monuments serait devenue impossible sans le recours à la publicité. L’association Résistance à l’agression publicitaire a pourtant souligné que le coût de la publicité était très largement répercuté sur le prix des produits ; le financement publicitaire revient donc, en réalité, à faire payer les contribuables en tant que consommateurs. Il se trouve que les multinationales qui ont les moyens de se payer de telles campagnes de publicité sur les monuments historiques sont également celles qui pratiquent l’évasion fiscale. L’association soutient qu’en imposant le même taux d’imposition pour les multinationales qu’à une simple PME, l’État aurait les moyens de financer lui-même la rénovation de ces monuments. Mais certains ont sans doute plus intérêt à laisser les caisses de l’État se vider pour mieux chanter les louanges d’une publicité prétendument gratuite…

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© antipub.org

Vers une reconquête de l’espace public ?

De manière générale, l’omniprésence de la publicité dans les grandes villes a conduit à une véritable privatisation de l’espace public. Dans son livre No logo, la journaliste canadienne Naomi Klein avait déjà alerté en 2002 sur la manière dont nos villes et nos imaginaires étaient colonisés par la domination des marques et l’hyperconsommation. Depuis, le phénomène s’est très largement accentué et plus rien ne semble échapper au règne de la marchandisation. Alors même que l’on cherche à préserver l’espace public de l’invasion des religions, les publicitaires peuvent quant à eux s’en donner à cœur joie. La question des bâches publicitaires sur les monuments classés fait également écho à la décision récente de la municipalité écologiste de Grenoble de chasser l’affichage publicitaire de l’espace public. Lucille Lheureux, adjointe à la mairie, avait déclaré que l’espace libéré serait rendu à des informations plus utiles à la vie citoyenne. Une décision similaire avait été prise en 2007 à São Paulo, avant que la ville ne doive faire marche arrière face aux pressions du secteur publicitaire.

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© jeunes-ecologistes.org

Si l’idée d’une reconquête de l’espace public par les citoyens fait son chemin, l’avenir dira si les expériences antipub subiront ou non le même sort en France qu’à São Paulo.

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Diplômé d'un master d’histoire et sciences humaines, j'ai enseigné l'histoire-géographie en collège. Je m'intéresse actuellement à l'évolution des sociétés, aux questions géopolitiques et aux enjeux liés à la mondialisation

    1 Commentaire

    • Répondre avril 17, 2015

      Cincinnatus

      Tout à fait d’accord avec vous.
      L’extension continue du domaine de la marchandisation est insupportable. L’agression visuelle que nous subissons sans cesse empêche la flânerie, la pensée, l’introspection. Comment « faire de la philosophie en marchant » lorsque l’on est ainsi assailli par des stimulations visuelles criardes qui réduisent l’individu-citoyen à un pur consommateur ?

      Cincinnatus
      https://cincivox.wordpress.com/

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