Stéphane Diagana: « Une très belle génération d’athlètes français »

Hier débutaient les Championnats d’Europe d’athlétisme, qui se tiennent jusqu’à Dimanche au stade Letzigrund de Zürich (Suisse). En marge de cette occasion, Impact Magazine a eu la chance de faire un premier tour de piste avec une légende de l’athlétisme tricolore, Stéphane Diagana, champion du Monde et d’Europe du 400 mètres haies, et aujourd’hui consultant pour France Télévisions. Une interview exclusive, dans laquelle nous avons découvert un homme passionné, sincère et sans langue de bois. Rencontre.

Pouvez-nous nous raconter en quelques mots votre parcours et ce qui vous a mené à l’athlétisme?

« J’ai démarré l’athlétisme à 10 ans, sans vouloir faire de la compétition au départ. J’aimais courir, et l’idée d’allier la course et les différents sauts proposés par cette discipline me tentait. Parce qu’il faut savoir qu’avant de se spécialiser, lorsque l’on démarre l’athlétisme, on touche à tout. Je n’avais pas de famille ou d’amis dans le milieu, c’était donc un choix purement personnel, et pour le seul plaisir de courir. La compétition est venue bien plus tard. »

Le titre de champion du Monde du 400 mètres haies que vous avez décroché à Athènes en 1997 reste-t-il le plus beau souvenir de votre carrière sportive?

« L’un des plus beaux assurément. Mais plus que le titre et le côté brillant de la médaille, c’est ce qui vous y amène, l’histoire dans la laquelle la médaille s’inscrit qui a souvent plus de sens. Elle a souvent plus d’importance que les résultats, qui peuvent parfois paraître plus mineurs. Ces histoires sont riches de signification, et le tout récompense le travail et les efforts effectués, et arrivent après les moments difficiles. Sur un plan purement sportif, je retiens bien évidemment ce titre à Athènes, mais également celui de champion d’Europe à Munich en 2002 sur la même distance, ainsi que le titre de champion du Monde en relais 4×400 à Paris en 2003. J’ai vraiment eu une chance incroyable de connaître une jeunesse comme celle que j’ai vécu grâce à mon sport. »

 Stéphane Diagana

Avec le recul, est-ce que vous regrettez de ne pas avoir réussi à décrocher une médaille olympique?

« Non, pas vraiment, parce que je n’ai pas commencé l’athlétisme dans le but de devenir champion olympique. Mon vrai premier souvenir olympique date de 1984, et j’avais déjà 15 ans à l’époque. Je faisais de l’athlétisme depuis un petit moment déjà. J’avais l’impression que le sport que je pratiquais n’avait aucun lien avec celui que je regardais à la télévision. Pour moi, c’était des vies séparées. Quand je regardais Carl Lewis, c’était forcément magique, mais ce n’est pas ce qui a motivé mon envie de faire de l’athlétisme en tout cas. Aujourd’hui, je ne suis pas champion olympique ou même médaillé, comme plus de 6 milliards de personnes sur cette planète, et comme beaucoup d’autres athlètes. J’aurais eu des regrets si j’avais eu l’impression de ne pas avoir donné tout ce que j’avais à ce moment là et de gâcher les chances que je pouvais avoir d’arriver à l’objectif d’être médaillé aux Jeux. Ce n’est pas le cas donc aucun regret. »

Vous êtes depuis la fin de votre carrière sportive consultant athlétisme sur France Télévisions, et vous le serez notamment dès le 12 Août (aujourd’hui) à Zürich pour les Championnats d’Europe. Quel regard portez-vous sur l’athlétisme français actuel?

« On a une très belle génération, avec des jeunes très talentueux et ambitieux, et dans le bon sens du terme. Ils s’engagent et se donnent les moyens de réussir en s’entrainant en conséquence. Il y a une vraie bonne dynamique dans le groupe France, entre ces jeunes talents qui émergent et les plus anciens, qui apportent leur expérience. »

Il ne faut pas que les gens pensent que le dopage, c’est le cyclisme ou l’athlétisme.

Comment voyez-vous cette équipe de France se comporter à Zürich?

« Ça devrait plutôt bien se dérouler, car on a une équipe parfaitement dimensionné au niveau européen, avec plusieurs athlètes capables de bien se comporter sur des courses de niveau mondial, comme Renaud Lavillenie (saut à la perche), Melina Robert-Michon (lancer du disque), Mahiedine Mekhissi Benabbad (3000 mètres steeple), Pascal Martinot-Lagarde (110 mètres haies), Eloyse Lesueur (saut en longueur) , ou encore notre relais 4×100 mètres masculin, si Christophe Lemaitre arrive à se rapprocher de son record de France (9 secondes et 92 centièmes) et si Jimmy Vicaut est en forme. D’autres pourront tirer leur épingle du jeu sur cette compétition, même si ils sont encore un petit peu loin des meilleurs athlètes mondiaux. »

Comment peut-on expliquer les résultats mitigés de l’équipe de France aux Championnats du Monde et aux Jeux Olympiques ces dernières années?

« On en a jamais eu énormément, ce n’est pas un phénomène récent. On a eu deux Championnats du Monde à la suite ou on a eu beaucoup de médailles (8 à Paris en 2003 et 8 à Helsinki en 2005), et c’était presque « accidentel ». Mais si l’on regarde l’athlétisme avec réalisme, notre niveau se situe autour de 4 ou 5 médailles lors d’une épreuve comme les Mondiaux ou les J.O. Les derniers Mondiaux (à Moscou en 2013) étaient un bon cru, avec la médaille d’or de Teddy Tamgho au triple-saut, les médailles d’argent de Lavillenie à la perche et de Robert-Michon au disque féminin, ainsi que la médaille de bronze de Mekhissi Benabbad sur le 3000 mètres steeple. Donc quand on a 4 médailles, c’est bien, 7 ou 8 c’est exceptionnel. L’athlétisme est un sport très international, avec beaucoup de pays participants et pas tant d’épreuves disputées pour distribuer les médailles. Notre discipline nécessite peu de moyens technologiques, donc tous les pays sont susceptibles d’apporter des athlètes en compétition. Le Kenya et l’Ethiopie trustent les médailles en courses de fond et demi-fond, les pays des Caraïbes surnagent en sprint, avec les jamaïcains notamment. Donc au niveau international, les grandes puissances entre guillemets ne sont pas si dominateurs, et sont « challengées » par des plus petits pays. Avec nos 4 médailles à Moscou, la France a fait mieux que la Chine par exemple, et il n’y a que 8 pays qui font mieux. Nous ne sommes donc pas si ridicules. »

Les gens ont tendance à comparer l’athlétisme à d’autres sports olympique qui ramènent régulièrement plus de médailles à la France pendant les J.O. Comment avoir une analyse plus nuancée?

« C’est toujours difficile quand on est spécialiste athlétisme d’expliquer la différence sans avoir l’air de dénigrer les autres sports, comme la Natation, le Judo ou l’Escrime. Mais il faut comparer ce qui est comparable. Il y a 57 pays participants aux grandes compétitions d’athlétisme internationales, avec « seulement » 142 médailles à distribuer. En sachant que les Etats-Unis et la Russie en récoltent au moins 40, il en reste une centaine à répartir entre 55 pays, c’est donc très compliqué de ramener beaucoup de médailles avec une telle densité. Il n’y pas autant de pays participants dans ces autres sports olympiques, donc le ratio est forcément différent. Si on entre un peu dans le détail, on se rend compte qu’une moisson de 4 médailles aux mondiaux d’athlétisme équivaut à une moisson de 8 ou 9 médailles aux Championnats du Monde de Natation par exemple, où il y a moins de pays participants, pour autant voire plus de médailles à distribuer (204 exactement, contrer 142 en athlétisme). »

Stéphane Diagana

Vous avez été pendant 4 ans membre du comité des sportifs de l’AMA (Agence Mondiale Antidopage). Vous qui avez un regard avisé sur la question, pensez-vous que le dopage est toujours un problème récurrent en athlétisme?

« Si une fédération cherche et lutte activement contre le dopage, elle va trouver, et sera rapidement exposée. Certaines fédérations ne cherchent pas ou cherchent moins à dépister les tricheurs, elles auront donc moins de chances d’en trouver, cela va de soit. Il faut comprendre qu’il y a trois facteurs d’incitations au dopage: Le premier est l’intérêt économique. Plus il y a d’argent, plus il y a d’enjeux, plus il y a de tentations de transgresser les règles pour aller chercher des résultats. Le deuxième facteur est la dimension physique du sport. Les techniques de dopage sont là pour augmenter soit la force musculaire, soit l’endurance musculaire ou cardiaque, soit le transport d’oxygène dans les sports d’endurance. Et souvent on a affaire à un cocktail de tout ça à la fois. Dans les sports qui demandent de gros efforts physiques, on sait que l’impact du dopage sur les résultats sera positif. Enfin, le troisième et dernier facteur primordial, c’est la qualité de la récupération et les calendriers chargés. Plus votre calendrier est lourd, plus vous avez intérêt à récupérer rapidement, et c’est en ça que le dopage a un rôle majeur à jouer. Pour en revenir à l’athlétisme, la dimension physique est certes extrêmement importante, mais ce n’est certainement pas dans notre sport qu’il y a le plus d’argent, ou les calendriers les plus chargés sur une année complète. Le constat est similaire en cyclisme, qui est également pointé du doigt régulièrement. Pour ma part, je pense à des sports qui peuvent cumuler les trois facteurs d’incitations au dopage, mais où les contrôles et les cas de dopage sont moins fréquents. Il n’y a pas forcément plus de dopage en cyclisme ou en athlétisme, mais la lutte antidopage y est plus poussée. Il ne faut pas que les gens pensent que le dopage, c’est le cyclisme ou l’athlétisme. »

Si on fait du sport à des fins seulement hygiénistes, il y a des chances que la motivation s’effrite.

Quelle est votre actualité sur un plan plus personnel?

« Au-delà de mon rôle de consultant, j’ai plusieurs activités, et notamment un qui me prend beaucoup de temps. Je travaille en effet sur un projet de centre de sport-santé dans le sud de la France, et plus précisément du côté de Sophia-Antipolis, sur la Côte d’Azur. C’est un concept à double-vocation, qui concerne les deux grandes tendances du moment en matière de pratique sportive. La première tendance est la pratique sportive réservée au dépassement. Nous voulons axer cette partie sur des sports qui réunissent de plus en plus de gens, nous avons donc ciblé le marathon, le semi-marathon, le triathlon ou d’autres activités cycle-sportives. Ces sports génèrent beaucoup de pratiquants en France, nous voulons donc construire un « resort » dédié à la culture sportive, avec un service hôtellerie-restauration, dans un environnement de pratique propice pour ce type de sports, pour les compétiteurs amateurs avant tout, mais aussi pour les professionnels. On mettra à leur disposition une piscine olympique, une salle de musculation, des outils médicaux permettant de faire des tests complets spécifiques à leurs besoins, et un environnement adapté à la pratique sur l’ensemble de l’année. Le but étant d’aller chercher des clients dans toute l’Europe. Ensuite, la seconde vocation de ce centre sera la santé, car l’autre tendance dominante du sport aujourd’hui est d’améliorer sa santé par le sport. Dans cette deuxième tendance, on ne serait plus dans une logique de resort, mais plus dans une logique club, avec des membres réguliers, qui, à raison de deux à trois séances par semaine, bénéficieraient d’un accompagnement et de la prescription d’un programme sportif sur-mesure pour répondre à des objectifs de forme et de santé. Notre but est de créer des offres adaptés à des personnes qui ne bénéficient pas à l’heure actuelle de programme adapté, et ensuite de les faire sortir de notre campus, à l’aide de collectivités locales, et en faire profiter la population locale notamment. Si vous voulez en savoir un peu plus, il y a un site qui s’appelle www.campussportsante.com, qui vous donnera des pistes pour notre projet, qui devrait voir le jour en 2017. »

Êtes-vous toujours aujourd’hui un sportif régulier? Quel sport aimez-vous pratiquer pendant votre temps libre?

« J’ai découvert depuis la fin de ma carrière la triathlon, que j’aime beaucoup. C’est un sport qui me permet d’alléger le régime de course à pied, tout en faisant la quantité de sport que je souhaite, avec plus de variété. J’essaye de faire un peu de compétition en parallèle de mes activités et de ma vie familiale, car ça permet de prendre du temps pour moi, de me fixer des objectifs et de m’y tenir. Car si on fait du sport à des fins seulement hygiénistes, pour perdre du poids par exemple, bien souvent la motivation s’effrite. Il est donc là aussi l’intérêt des sports de masse comme le triathlon, qui permettent de se mesurer aux autres, tout en se confrontant surtout à soi-même, et la perte de poids dans ce cas-là devient plutôt une conséquence, et c’est plus positif. »

On a une dernière petite question à vous poser dans le cadre de cette interview. Impact Magazine aime voyager et aimerait savoir si vous avez un « spot » à conseiller à nos lecteurs pour la pratique du sport?

« Moi qui habite sur la Côte d’Azur, je peux vous dire que pour le vélo, le moyen-pays est un endroit idéal. Le parcours qu’emprunte l’Iron Man de Nice est magnifique. Si vous avez l’occasion d’aller rouler à Gourdon, Caussols ou Thorens, allez-y, c’est formidable! »

 Stéphane Diagana

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