Valentine Thomas : L’Artémis des eaux profondes

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A seulement 28 ans, elle est l’unique représentante de la chasse sous-marine au harpon. Et pourtant, rien ne prédestinait cette québécoise originaire de Montréal à devenir une redoutable prédatrice. Victime d’une noyade à l’âge de 14 ans la traumatisant durant de nombreuses années, Valentine Thomas surmontera sa peur des eaux profondes, réussissant à tenir plus de 5 minutes en apnée tout en obtenant en 2013 un record du monde. Au delà de l’athlète hors norme qu’elle représente, se profile un être humain au grand cœur, soucieux de promouvoir la protection du monde aquatique et terrestre. Une militante du XXIè siècle, à la croisée entre le Commandant Cousteau et Lara Croft, revendiquant un mode de vie plus humain et peut-être moins industriel.

Valentine Thomas

La chasse sous-marine, en quoi ça consiste ?

« Premièrement, l’outil principal, c’est l’apnée. C’est la première étape que tu dois maîtriser. Tu dois également apprendre à plonger, apprendre à être confortable sous l’eau. Parce que pour chasser, il faut être calme. Il faut se maitriser, ne pas effrayer les poissons. Après avoir appris l’apnée, tu prends un fusil et puis tu essaies d’attraper quelque chose tout en te faisant le plus petit possible sous l’eau. C’est un sport qui est vraiment passionnant, surtout quand tu voyages à travers le monde. Ce sont des mers différentes, des conditions différentes, des fonds différents, des couleurs différentes. Et puis pour chaque poisson, tu dois avoir une approche différente pour pouvoir l’attraper. »

Comment fait-on coexister l’aspect méditatif de l’apnée et le fait d’être chasseuse, à l’affut d’une proie ?

« En fait, c’est un peu comme la chasse terrestre. Il faut être calme et se cacher. Etre capable de mettre la proie en confiance. C’est l’aspect le plus difficile, surtout quand tu es sous l’eau, quand tu considères que les poissons ont extrêmement peur de nous, même pour les beaucoup plus gros. Si tu n’arrives pas à être calme sous l’eau, ça ne va pas fonctionner. »

Les qualités requises pour être un bon plongeur ?

« Il faut être calme. Il faut être respectueux. Il faut être très respectueux des poissons, de l’océan… Et puis, avec les années, je dirai qu’il faut être humble. C’est une des rares situations où l’homme n’est pas au dessus de la chaîne alimentaire. Si tu es trop confiant et que tu sous-estimes le pouvoir de l’océan, ça peut être très dangereux. Si tu te crois insubmersible, c’est la que ça peut être dangereux, et c’est là que tu peux également avoir des difficultés à attraper les poissons. »

Es-tu passionnée par le monde sous-marin depuis longtemps ?

« Non c’est très récent en fait. Quand j’avais 14 ans, j’ai eu un accident à Biarritz. J’ai été emportée par le courant. A la suite de quoi, j’étais terrorisée par la mer, peur d’aller nager, peur de l’océan. Et puis, il y a 4 ans et demi, j’ai fais mon premier cour d’apnée, et ça m’a redonné confiance et le goût de la mer. Mais ça m’a pris beaucoup de temps pour être à nouveau à l’aise dans l’eau. »

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Aucun lien avec le grand bleu alors ?

« Non. » (Rires)

Mais alors, qu’est-ce qui t’a amené à cette discipline, il y a 4 ans ?

« J’ai un ami qui allait en Egypte faire un stage de plongée, et il m’a demandé si je voulais y aller. Je lui ai répondu, pas très emballée : « pourquoi pas ». J’y suis allée, et j’ai vraiment aimé. J’ai vraiment redécouvert comment apprécier l’Océan, comment le respecter. Comment, malgré la puissance de l’océan, être capable de se sentir à l’aise. L’aimer en fait. Cela a vraiment fonctionné pour moi. Et puis, deux mois plus tard, des amis allaient à Surgeon Island, en Antarctique, qui est l’une des plus grosses destinations de pêche au monde. Ils m’ont demandé si je voulais y aller. C’est l’une des destinations les plus difficiles et la plus grosse dans le domaine de la pêche. »

C’est comme de commencer à skier sur une piste noire ?

« C’est tout à fait ça. »

Tu chasses partout dans le monde : au sud de Londres, dans l’océan atlantique, Surgeon Island… Un spot préféré ?

« Je dirais que Surgeon Island serait mon spot préféré, parce que c’est le premier endroit où je suis allée pêcher, c’est là où j’ai découvert la chasse sous-marine, c’est là où j’ai attrapé mon premier poisson, et puis c’est aussi là où j’ai attrapé mon record mondial. C’est beaucoup de souvenirs pour moi. Et puis c’est un lieu qui n’est pas touché par la pêche commerciale. C’est un lieu où la relation humain/poisson est vraiment naturelle. Ils ne sont pas habitués à voir l’Homme. Il n’y a pas de pêche au filet, rien du tout. C’est vraiment un être humain qui visite un habitat naturel avec des poissons qui vont réagir de manière totalement naturelle. »

Un record du monde ? Est-ce que tu pourrais m’en dire un peu plus ?

« Oui, en 2013. Je crois qu’en français ça s’appelle une carangue à gros yeux… Un truc bizarre comme ça. Sinon, c’est un Atlantic Jack en anglais, il faisait à peu près 12kg. »

Avant de plonger 5 minutes en apnée, as-tu un entraînement intensif à chaque fois ? Comment ça se passe en fait ?

« Avant d’aller à l’eau, j’essaie de respirer le plus possible sur le bateau. Je prends de grandes inspirations et je retiens ma respiration pendant une minute. J’essaie vraiment de ralentir mon rythme cardiaque. Naturellement, quand un humain entre dans l’eau, son rythme cardiaque ralenti automatiquement. J’essaie également de faire un peu de préparation pour que cela se produise plus rapidement. Ce n’est peut-être pas le cas quand tu fais du « Rief-diving », quand tu vas vraiment sur la rive, mais quand tu fais du « Blue Hollow hunting », donc quand tu vas en haute mer, ça peut me prendre une bonne demi-heure voire une heure dans l’eau avant d’atteindre un niveau de confort et de relaxation qui va être suffisant pour pouvoir plonger et être en sécurité. »

Quel est ton sentiment quand tu es en pleine chasse dans les fonds marins ? Tu as ta proie en face de toi, ton harpon à la main… qu’est ce que tu ressens à ce moment là ?

« Ce sont des sentiments nouveaux que je ne connaissais pas avant la chasse. Tu as cet instinct de chasse qui vient te chercher au plus profond de toi et dont j’ignorais l’existence auparavant. Tu es au fond de l’eau, tu attends et tu veux que le poisson arrive. Je peux nager en cercle pendant des heures à essayer d’attraper le même poisson, et je ne partirai pas tant que je ne l’aurai pas. Un sentiment, un état d’esprit qui est nouveau pour moi. Tu te rends compte que pour nous, les humains, qui sommes chasseur au plus profond de nous, nos aptitudes à chasser, nos prouesses de chasseur ne sont vraiment pas si loin que ça. Et si moi je suis capable de le faire, n’importe qui en est capable. »

Valentine Thomas

Est-ce qu’il t’es arrivé en pleine chasse de devenir la proie d’un autre ?

« Les requins font partie du sport, ils sont souvent autour de nous. Dans certains pays plus que d’autres. Quand j’ai fait l’Afrique du Sud, on se sentait très observé sous l’eau. Il faut connaître ses limites. Se dire « à quel point tu veux ton poisson ? ». Il faut être sûr et garder en tête qu’il ne faut pas risquer sa vie dans le seul but d’attraper une proie. L’important c’est de garder en tête que tu chasses sur un territoire qui n’est pas le tien, tu n’es pas chez toi et tu n’es pas le plus fort. Il faut que tu acceptes le fait d’être sur le territoire d’un autre et respecter ses instincts. S’il veut manger ton poisson, tu le lui donnes et tu t’en vas. »

Tu voyages beaucoup, et tu as une bonne connaissance des fonds marins, est-ce que tu as des observations à faire sur l’écosystème ?

« Oui, définitivement. La Grèce est un très bon exemple. Si tu vas là bas, des poissons, il n’y en a plus. Si tu veux aller faire de la pêche sous-marine en Grèce, si tu veux un poisson, il faut que tu pêches à 45m de profondeur. C’est triste. Il y a quelques années, j’ai entendu de la dynamite à Zanzibar. Je suis arrivée sur place, et je me suis dit « non mais c’est horrible ce qu’ils font avec leur filet » et puis tu parles avec des pêcheurs qui sont sur l’île et ils t’expliquent que s’ils chassent avec de si gros filet aujourd’hui, c’est qu’il y a tellement de touristes sur l’île, que les prix deviennent inabordables pour eux et que le seul moyen de survivre, c’est d’attraper le plus de poisson.

C’est un cercle vicieux en fait. En tant que touriste, on est la raison principale pour laquelle ces gens vont utiliser des techniques qui sont plus efficaces, plus radicales, mais qui sont plus graves et qui créent plus de dommages. Il y a plus d’humains partout sur la planète, on mange plus, on demande plus de poissons, et puis tout le monde veut avoir accès à du homard, à des crevettes, à des produits qui ne sont pas nécessairement disponibles dans les pays où l’on vit et c’est nous qui créons cette demande là. Indirectement, c’est par nous que cela arrive. Ça ne sert à rien de pointer les gens qui le font. On crée la demande, nous sommes les fautifs. »

En quelques années tu es devenue une chasseuse des fonds marins, aujourd’hui tu as 4767 personnes qui te suivent sur Facebook, 3800 sur Instagram. Tu es la représentante d’une discipline masculine que tu définis toi-même comme « un sport d’homme de Cro-Magnon ». Qu’est ce que tu ressens : est ce que c’est un poids en tant que femme, ou alors est ce que c’est plutôt une opportunité ?

« C’est clair (rires). J’ai vraiment l’impression que c’est une opportunité. Pour moi, que tu sois homme ou femme, de devoir être responsable et de savoir d’où provient ta nourriture, c’est le devoir de tout le monde. Donc que tu sois un homme ou une femme il n’y a aucune différence. On est tellement habitué à acheter notre bouffe sans qu’il y ait de sang dessus, enrobée dans un plastique, que c’est difficile de se réhabituer à voir du sang et savoir comment tout arrive… C’est sûr que quand je dis à mes amis que j’ouvre un poisson, que j’enlève les entrailles et que je le coupe, ils me regardent et se disent « mais elle est complètement folle ». »

Tout ce que tu chasses, tu le manges ?

« Oui je le mange, ou je le donne. Mais tout est mangé. »

Ce n’est donc pas la chasse avec pour seul objectif de ramener un trophée ?

« Non. C’est d’ailleurs cet aspect là qui m’a fait tomber amoureuse de la chasse sous-marine. C’est vraiment le fait d’attraper ma propre nourriture. Tu as l’aventure qui va avec et en même temps tu nourris ta famille et tes amis avec de la nourriture qui a été fraîchement attrapée… c’est l’idéal en fait. »

Sans idée de surconsommation, tu pêches ce dont tu as besoin.

« Oui, exactement. »

Valentine Thomas

Bon, je ne sais pas si tu en as conscience, tu représentes quand même un idéal pour l’homme. Cette image de femme fatale, belle et dangereuse… est ce que tu en es consciente ? Est ce que c’est une position qui te gêne ou au contraire est-ce une force ?

« Je dirai que c’est un couteau à double tranchant. Par exemple, toute la récente publicité que j’ai eue est seulement due au fait que je suis une femme. Si j’étais un homme poilu et bedonnant, je n’aurai jamais eu l’opportunité -je n’ai absolument rien contre les hommes poilus et bedonnant, mon père en est un. (Rire) -d’avoir de la publicité. Je viens de signer un contrat avec une maison de production aux Etats-Unis pour faire une émission de télévision. C’est un rêve qui se réalise. J’ai la chance de faire ça. Mais d’un autre côté, j’ai eu beaucoup de commentaire négatif, même si la plupart restent positifs. Certaines personnes me disent «  ah, mais regarde la, elle dans son maillot de bain. Elle a l’air d’une grosse conne avec son fusil », des trucs comme ça. « C’est sur que ce n’est pas elle qui chasse ses poissons ». En tant qu’homme, je n’aurai jamais eu ce genre de commentaires. »

Au final, ils ne pointent pas la performance que tu réalises mais plus le fait que tu sois une femme.

« Oui, exactement. Alors qu’en mer, mes amis ne me font pas de traitement de faveur. C’est moi qui coupe mon poisson, c’est moi qui fais tout mes trucs. Sur un bateau, je ne suis pas une femme, je suis une chasseuse. »

La chasse sous-marine, aujourd’hui est-ce que tu en vis ou alors ? J’ai vu que tu avais fait du droit à l’Université ?

« Oui. En fait, j’ai fait droit à Montréal. Après, j’ai déménagé à Londres, où j’ai passé un certificat de conversion pour pouvoir travailler ici. J’ai travaillé dans la finance pendant 5 ans. Mais ça ne me plaisait pas du tout. Et puis, en avril, j’ai fait un documentaire avec Season, la chaîne de pêche de Canal+, en Afrique du Sud. J’ai tellement aimé ça que je me suis dit « je vais tenter. Je vais tout lâcher. Je vais essayer de faire des documentaires, de promouvoir la préservation de l’océan et pleins de trucs comme ça ».

Peut-être une semaine après avoir pris cette décision, le DailyMail a fait un article sur moi qui a littéralement explosé dans le monde. J’ai commencé à avoir beaucoup de followers, et c’est là que je me dis : « c’est génial. J’ai peut-être la chance et le pouvoir de changer les choses et de pouvoir atteindre beaucoup de personnes, essayer de faire réaliser aux gens qu’il faut que tout le monde fasse des efforts. »

Dans L’actualité, on a beaucoup parlé de Cecil le Lion, ça a fait couler pas mal d’encre. Quel est ton avis sur Cecil et le chasseur américain ?

« Ouf ! Je vais t’en parler pendant longtemps. (Rires). J’ai été scandalisée par Cécil le lion. Je n’ai pas été scandalisé par la chasse du lion. J’ai été scandalisé par l’ampleur des réactions du public. Alors qu’on voit des images de guerre, des gens mourir, on voit des animaux qui crèvent de faim dans les refuges, au coin de la rue, la violence conjugale, etc. Personne ne réagit, personne ne s’offusque. Et puis, tout d’un coup, tout le monde s’indigne pour un lion sans même chercher à comprendre. J’ai été dans une réserve en Afrique du Sud, et j’ai parlé à des propriétaires de réserve et malheureusement, la chasse récréative d’animaux d’Afrique est nécessaire à leur préservation.

C’est triste que ces gens là ne veuillent pas donner leur argent directement. Ils veulent simplement tuer quelque chose. Je trouve ça un peu glauque comme intérêt, tirer sur une girafe, tirer sur des animaux qui ne sont même pas bon à manger de toute façon. C’est vraiment un sport qui est vraiment axé sur la joie de tuer plus que la nourriture. Ce n’est pas vraiment quelque chose avec laquelle je suis d’accord, mais, quand tu considères tous les éléments, ces gens font plus pour les animaux et pour la préservation des animaux que la plupart d’entre nous. »

Est ce qu’en tant que chasseuse sous-marine tu as déjà pu entendre ce genre de discours pour la chasse en mer par des défenseurs des fonds marins?

« Oui. Les seules personnes pouvant légitimement critiquer ce type de sport, ce sont les végans. Les gens qui ne consomment aucun produit animal. Si tu es consommateur de produit animalier, et que tu es scandalisé par la chasse sous-marine, ça n’a aucun sens. Je trouve que la génération d’aujourd’hui a tendance à tourner l’œil à tout ce qui est dégueulasse… tuer des animaux, des trucs comme ça, mais ils n’ont aucun problème à manger un burger, puis aller à l’épicerie et acheter des trucs qui sont extrêmement mauvais pour l’environnement. Pourquoi les gens s’offusquent autant à voir les chasseurs, que ce soit des chasseurs qui chassent des canards, du gibier, des personnes incapables de regarder ça sur Facebook ? Alors qu’ils n’ont aucun problème à manger de la viande. C’est ça que je ne comprends pas. »

Petite question pour finir, est-ce que tu te sens plus proche du commandant Cousteau ou de Lara Croft ?

« Ouh ! Bonne question. (Rires) Hmmmm… Je dirais un mélange des deux. Surtout que Cousteau avait aussi un chien sur son bateau, moi j’en ai deux. (Rires) Heu.. C’est sûr que si il y a dix ans tu m’avais dit que je ferai ça comme sport, je ne t’aurais jamais cru, probablement. »

Surtout si je t’avais dit que tu serais une ambassadrice de ce sport.

« Et encore ! Je suis encore relativement nouvelle dans cette discipline. Ça fait même pas 5 ans que je pratique la chasse. A chaque fois que je chasse, je trouve ça toujours aussi fascinant. Je n’en reviens toujours pas d’aller sauter à 10 km de la rive dans 300 m d’eau avec des requins tout autour de moi. Je suis complètement folle ! »

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Mais tu as finalement trouvé ta voie.

« Oui exactement. J’ai toujours revendiqué ce que je pense. J’ai toujours été quelqu’un qui se sentait concerné par les problèmes dans le monde. J’ai toujours voulu pouvoir y prendre part et faire quelque chose d’utile. J’ai trouvé une voie qui me convient, amusante d’un côté, excitante de l’autre, tout en pouvant faire le bien autour de moi. Lorsque j’étais à Zanzibar, tout le poisson attrapé était revendu aux hôtels.

L’argent allait ensuite aux écoles locales. En Afrique du Sud, on attrapait des poissons supplémentaires qu’on donnait dans un village à des gens qui n’avaient pas assez à manger. C’est vraiment une façon de pouvoir donner à son prochain. Quand je chasse, généralement, je suis accueillie dans une famille, je mange avec leurs enfants, je rencontre leurs amis, je vais pêcher sur leur bateau, je vis leur culture. Je découvre tellement de choses et tellement de gens. Quand tu y penses, c’est assez rare de nos jours de rencontrer des personnes qui trouvent par leurs propres moyens de la nourriture. »

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Laurent Gibert

C'est au volant de ma DeLorean que je parcours le Monde pour AUUNA. Bilingue après avoir vécu sur la côte Est des Etats-Unis, la culture, les rencontres et la musique sont aujourd'hui mon quotidien.

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