Au Kurdistan syrien, une révolution survivante

Les maux de la Syrie n’en finissent pas de faire la une de nos journaux : les centaines de milliers de Syriens qui viennent frapper aux portes de l’Europe, la guerre sans-quartier menée entre le régime et des insurgés plus divisés que jamais, les exactions sanglantes et innombrables de Daech et d’Al Qaeda… Chaque jour, la Syrie connait son lot d’horreurs et l’image d’un pays carbonisé, sur lequel s’est abattu d’innombrables fléaux, s’inscrit durablement dans nos imaginaires. Les promesses des Printemps arabes en 2011 semblent définitivement mises aux oubliettes.

Et pourtant, au nord du pays, depuis maintenant trois ans, une région est en train d’édifier un nouveau système politique en rupture totale avec les régimes dictatoriaux de la région.

Ce territoire, c’est le Kurdistan syrien. Appelée Rojava par ses quatre millions d’habitants, cette zone qui s’étend tout au long de la frontière turque est habitée essentiellement par des Kurdes, mais elle compte également une part non négligeable d’Arabes, de Syriaques et d’une myriade d’autres minorités. Mené par le Parti de l’union démocratique (PYD), frère jumeau du puissant Parti des travailleurs au Kurdistan (PKK) en Turquie, le Kurdistan syrien a profité de l’affaiblissement du régime de Bachar-al-Assad en juillet 2012 pour proclamer son autonomie. Un Conseil suprême kurde est institué un an plus tard. C’est le point de départ d’un projet résolument révolutionnaire qui fait de Rojava un laboratoire politique unique alors qu’il livre simultanément une guerre totale contre l’État islamique et Al-Qaeda.

Un projet politique révolutionnaire

Dans la lignée des thèses du leader du PKK, Abdullah Öcalan, le PYD considère que l’État centralisé au Moyen-Orient est un échec. Ce système politique n’a fait, selon le penseur kurde, qu’accroître les oppositions au sein d’un Moyen-Orient fragmenté par d’innombrables identités. Les empires coloniaux sont aussi passés par là : le « diviser pour mieux régner », employé pour dominer à moindre frais, a fait des ravages, aggravant les fractures entre les composantes régionales. L’Irak, depuis son indépendance octroyée par les Britanniques en 1932, est miné par les guerres confessionnelles entre Chiites et Sunnites et l’effondrement quasi total de l’État en 2014, suite à l’offensive de l’État islamique, a entériné l’échec d’un modèle. La Syrie, gouvernée d’une main de fer par la minorité alaouite, est aujourd’hui éclatée, rongée par une guerre civile aux multiples belligérants. Et on ne parle pas ici des régimes iraniens et saoudiens, tous deux fondés sur l’exclusion et le sectarisme, ou de Daech qui s’est nourrit de la marginalisation des Sunnites en Irak et en Syrie.

Portrait du leader-fondateur du PKK, Abdullah Öcalan

Portrait du leader-fondateur du PKK, Abdullah Öcalan

Le Conseil Suprême kurde cherche à rompre avec ce modèle d’État autoritaire et répressif. Il tente, à son échelle, de mettre en œuvre une nouvelle forme de gouvernance : « le confédéralisme démocratique » prôné par Abdullah Öcalan. Suite à la proclamation le 6 janvier 2014 d’un « Contrat Social », le Kurdistan syrien a été divisé en trois cantons qui détiennent chacun les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires. Au sein de ceux-ci, une stricte représentation égalitaire est appliquée entre les différentes composantes de ces territoires.

L’autre axe principal de ce projet, qui tranche radicalement avec les modes de penser dans la région, est la volonté de Rojava d’instaurer l’égalité entre les hommes et les femmes. Ainsi, dans chaque Assemblée populaire, un quota minimum de 40% par sexe est imposé. Les institutions sont systématiquement co-présidées de manière paritaire. Le Conseil Suprême kurde par exemple est dirigé par un homme, Saleh Muslim et une femme, Asya Abdulha.

L’armée ne déroge pas à la règle : les femmes sont aussi en première ligne face aux djihadistes, et composeraient près de 40 % des effectifs des Unités de défense du peuple (YPG), bras armé du PYD. Elles disposent également de leur propre organe militaire, les Unités de défense des femmes (YPJ).

Enfin, le Kurdistan syrien se veut résolument anti-nationaliste. Il ne cherche pas à acquérir son indépendance, mais table sur une « Syrie fédérale et démocratique ». Le Contrat Social vise à s’appliquer à toute la Syrie et, à terme, à servir de modèle pour la région. Dès lors, l’étiquette « révolution » sied bien à ce projet politique sans précédent au Moyen-Orient.

carte syrie

Un modèle unique dans la région

Le Kurdistan syrien ne s’est retrouvé sous les projecteurs médiatiques que brièvement : durant le siège de Kobané entre 2014 et janvier 2015. Les médias occidentaux, qui observaient en direct les affrontements depuis les collines turques dominant la ville, avaient immortalisé la détermination des YPG dans leur lutte inégale face à l’État islamique. Ils ont par la suite réduit le Rojava à sa lutte à mort contre les djihadistes, le confondant sans cesse avec le Kurdistan irakien.

Excepté la composante majoritaire kurde de cette région autonome, ce dernier n’a pas grand-chose à voir avec son « cousin » syrien. Le Kurdistan irakien souffre d’une dérive clanique depuis son accession à l’autonomie en 2005. Son leader historique, Massoud Barzani, au pouvoir depuis plus de dix ans, refuse de céder sa place malgré la fin de son mandat. Les ressources pétrolières, abondantes dans cette contrée, ont été accaparées par une petite classe de privilégiés et les minorités de la région sont exclues de la gouvernance. Enfin, loin de se solidariser avec le Rojava, Erbil a fait fermer la frontière entre les deux régions, coupant une voie de ravitaillement cruciale pour les YPG.

Une révolution menacée de toute part

C’est un euphémisme de dire que cette révolution est menée dans un environnement hostile : Rojava est littéralement cernée d’ennemis et mène une guerre sur tous les fronts. Au nord, la Turquie de Reycep Erdogan qui voit d’un très mauvais oeil l’ascension d’un État kurde à sa frontière n’a pas hésité à ranger les Kurdes du même côté que Daech, déclarant la guerre simultanément au PKK et à l’État islamique le 21 juillet dernier. A l’ouest de Rojava aux alentours de la ville d’Efrin, les YPG sont à la lutte contre le front Al Nosra, la filière syrienne d’Al Qaeda, qui garde des positions solides. Au sud, l’État islamique, qui a subi une série de revers suite à sa débâcle à Kobané, a réussi à bloquer l’offensive des Kurdes et conserve des places fortes en Rojava, empêchant l’union des trois cantons.

Enfin, si un statu quo existe avec les troupes de Bachar El Assad, il ne le sera pas éternellement. Alors qu’un soutien massif russe se profile, Damas pourrait chercher à reprendre pied dans cette région dont elle a totalement perdu le contrôle.

Paradoxalement, Daech est le meilleur garde-fou de la révolution kurde. Les YPG en première ligne sont les relais indispensables de la coalition occidentale pour leurs frappes aériennes. Les Américains les protègent, pour l’instant, de l’armée turque, des forces régulières syriennes ou d’une vaste offensive des djihadistes, mais pour combien de temps ?

Certes, l’essentiel du projet politique est loin d’être effectif. Le Kurdistan syrien vit actuellement son état de grâce et jouit d’une union dans la guerre à toute épreuve. Il n’existe aucune certitude dans l’avenir. Si le Rojava sort victorieux de ces épreuves, rien ne dit qu’il ne connaitra pas les mêmes dérives que son « cousin » irakien… Mais force est de constater que le PYD a jeté les bases, en plein champ de bataille, d’une démocratie directe empreinte d’un humanisme surprenant en ces temps troublés. Le Conseil suprême kurde a par exemple supprimé la peine de mort sur son territoire, une mesure tranchant totalement avec la brutalité inouïe de tous les autres acteurs du conflit qui ne s’embarrassent guère de telles considérations.

Le Kurdistan syrien offre une alternative crédible et nourrit un espoir, certes vacillant tant les défis auxquels il est confronté semblent immenses, mais si précieux lorsque l’on voit le bourbier sanglant dans laquelle patauge actuellement le Moyen-Orient.

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Journaliste en devenir, spécialisé sur la géopolitique africaine et moyen-orientale

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