Commémorations de la fin de la guerre d’Algérie : un passé qui ne passe pas ?

Plus de cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie, les cicatrices de la guerre ne sont toujours pas refermées. Plusieurs villes ont ainsi boycotté la commémoration des accords d’Évian du 19 mars 1962 connus pour avoir mis fin au conflit…

L’histoire des accords d’Évian

Alors que l’Algérie et la France sont en guerre depuis huit ans, une série de négociations sont menées, à partir de février 1962, entre des représentants de l’État français et du FLN. Ces négociations débouchent le 18 mars sur les accords d’Évian qui prévoient un cessez-le-feu applicable dès le lendemain sur tout le territoire algérien. Les journaux français en font leur une. Ces accords, qui ouvrent de fait la voie à l’indépendance algérienne, seront ensuite approuvés par référendum par 91% des votants de France métropolitaine.

Une de la Nouvelle République du 19 mars 1962 © http://etudescoloniales.canalblog.com

La fin de la guerre d’Algérie ?

Dans les jours qui suivent, les partisans du maintien de l’Algérie française se mobilisent. L’OAS commet des attentats avant de prendre les armes à Oran et à Bab-El-Oued, le quartier français d’Alger. Dans ce climat tendu, le 26 mars, l’armée française ouvre le feu sur une manifestation pacifique de pieds noirs à Alger qui fait 46 morts.

Du côté algérien, l’historien Guy Pervillé rappelle que dès le 19 mars, l’armée de libération s’est livrée à des enlèvements et des massacres de harkis, violant par-là les accords d’Évian qualifiés de « plateforme néocolonialiste ». Des enlèvements de civils européens ont également lieu, à la limite des quartiers musulmans d’Alger et d’Oran, ce qui constitue un moyen de faire fuir la population française d’Algérie. Le 14 mai, la rupture du cessez-le feu par le FLN entraîne une reprise des massacres de pieds noirs qui se poursuivent après l’indépendance, notamment le 5 juillet à Oran. Depuis le 19 mars, plus de 3000 personnes furent enlevées dont près de 1700 morts ou disparus à jamais. Toutes ces disparitions constituent, aux yeux de l’historien Jean-Jacques Jordi, le dernier tabou de la guerre d’Algérie.

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© AFP

Dans ce climat de revanche, un grand nombre de Français de religion musulmane et des centaines de milliers de pieds noirs quittent l’Algérie et s’installent dans le sud de la France. Beaucoup d’anciens de l’OAS iront grossir les rangs du Front National, fondé en 1972.

Instrumentalisations politiques de la mémoire des pieds noirs et des harkis

Ce rappel historique est fondamental pour comprendre les lectures divergentes de la guerre d’Algérie qui continuent d’exister en 2015. Les rapatriés harkis et pieds noirs représentent 12% du corps électoral en Languedoc-Roussillon et 15 % en Provence-Alpes Côte d’Azur. Dans ces régions, des élus n’hésitent donc pas à jouer sur les rancœurs voire à flatter directement les nostalgiques de l’Algérie française. A Béziers, le maire Robert Ménard, proche du FN, a ainsi refusé de commémorer les accords d’Évian.

Célébrer cet anniversaire est une insulte à la mémoire des pieds noirs et des harkis dont près de 100 000 ont été massacrés après les accords d’Évian.

L’invocation de la mémoire des harkis joue ici un rôle symbolique extrêmement puissant. Après la guerre, ces derniers furent parqués dans des camps, dont le plus grand est situé à Rivesaltes, pas très loin de Béziers. 22 000 harkis y transitèrent entre septembre 1962 et décembre 1964. Alors même qu’ils avaient combattu aux côtés de l’armée française, ils furent méprisés, qualifiés d’irrécupérables et davantage traités comme des réfugiés algériens que comme des Français. Mais l’utilisation du thème de l’abandon des harkis permet surtout à l’extrême droite de s’en prendre aux populations d’origine arabo-musulmane : les nationalistes algériens d’hier sont présentés comme les islamistes d’aujourd’hui.

Le maire de Béziers a également fait débaptiser la rue du 19 mars 1962 au profit d’Hélie Denoix de Saint-Marc, un défenseur de l’Algérie française dont le nom reste associé à la torture et au putsch des généraux. Dans le Gare, le maire FN de Beaucaire lui a emboité le pas en annonçant qu’il allait également débaptiser la rue du 19 mars 1962 de sa ville. Ces prises de position hostiles aux accords d’Évian ne sont pourtant pas réservées au Front National, puisqu’à Perpignan, le maire UMP Jean-Marc Pujol a également boudé la cérémonie de commémoration. N’oublions pas non plus qu’en 2005, le président socialiste du conseil régional de Languedoc-Roussillon, Georges Frêche, avait soutenu la proposition de loi portant sur le « rôle positif de la colonisation ».

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L’ancienne rue du 19 mars 1962 de Béziers rebaptisée Denoix de Saint-Marc, partisan de l’Algérie française. © AFP- SYLVAIN THOMAS

Les blessures de la guerre d’Algérie finiront-elles par se soigner ? Aujourd’hui, d’aucuns refusent de commémorer une date qu’ils continuent d’associer aux massacres dont furent victimes les harkis et les pieds noirs. Le travail de mémoire en France ne pourra se faire que si l’on sort d’une approche binaire de la guerre qui consiste à opposer les gentils et les méchants. Une partie de la population française doit certes regarder son histoire en face, mais les crimes commis par le FLN devraient également être reconnus au même titre que ceux perpétrés par l’armée française ou l’OAS. Pas sûr que l’actuel gouvernement algérien, qui continue de demander des excuses unilatérales de la France, l’entende de cette oreille…

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Diplômé d'un master d’histoire et sciences humaines, j'ai enseigné l'histoire-géographie en collège. Je m'intéresse actuellement à l'évolution des sociétés, aux questions géopolitiques et aux enjeux liés à la mondialisation

    3 Commentaires

    • Répondre avril 4, 2015

      Administrateur

      Bonjour, pouvez vous prendre contact avec nous?
      Merci d’avance

    • Répondre juin 16, 2015

      Leray

      Votre analyse est interessante…En tant que pied noir ,j’estime que l’histoire apres le 19 mars a été falsifiee et meme niée actuellement par le President Hollande…Il suffit de voir sa facon de gommer les pieds noirs de l’histoire de France:loi pour le 19 mars,aucune gerbe de fleurs en Algerie dans les cimetieres juifs et chretienzs,aucun hommage aux pieds noirs tues dans l’armee d’Afrique.. qui étaient présents à 40 pour cent et dont les pertes ont été comparables aux musulmans…..Voir le discours confus et anachronique de Todeschini le 20 avril à Alger proche pour les massacres d’Oran du negationnisme…La France ne nous aime pas…Nous sommes comme les Quebecquois des cousins germains aux Français…
      Quant à Menard,il lui a fallu un peu de temps pour se souvenir qu’il était pied noir…
      De Gaulle a tahi les Français d’Algerie..
      Quant au mot rancœur,j’espere pour vous que vous n’aurez jamais à connaitre les affres d’un exode…

    • Répondre juin 16, 2015

      Leray

      Nous sommes les sels Français à avoir eu comme les musulmans ,notre droit de vote supprimé:interdiction de voter le 8 avril 1962 pour ratifier ou non les accords d’Evian…
      Hollande ne me represente pas quand il endosse la vision du gouvernement algerien issu du FLN….

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