Contre-Histoire de Charlie

Charlie Hebdo a connu quatre morts.

La première avant même d’être Charlie Hebdo, lorsque subissant la censure le journal Hara-Kiri devait changer de nom, censure exercée par le même régime républicain qu’aujourd’hui.
La deuxième mort de Charlie Hebdo survint à la suite du désintérêt du public, qui aboutit à l’arrêt de sa publication en 1982.
La troisième mort de Charlie Hebdo sonna une dizaine d’années plus tard, lorsque le Professeur Choron, initiateur d’Hara-Kiri, échouait à interdire judiciairement l’utilisation de son titre par de nouveaux repreneurs. Philippe Val pouvait ainsi faire un Charlie Hebdo dont son créateur réfutait tout lien avec l’œuvre initiale.
Le départ de Val à la fin des années 2000 constitue la dernière mort de Charlie Hebdo, devenu essentiellement la chose de l’ancien parolier même si le journal a continué de sortir.

© Flickr - mr.paille

© Flickr – mr.paille

Le Charlie Hebdo qui a été frappé ce 7 janvier 2015 par un attentat terroriste n’était donc déjà plus, et depuis longtemps, un Charlie Hebdo à proprement parler. Allègrement acide, cette version s’attachait fondamentalement à la laïcité (voltairienne), et à la démocratie (voltairienne) car telles sont les convictions de Philippe Val, tandis que le Charlie Hebdo originel était allègrement acide tout court, y compris avec la laïcité, surtout avec la démocratie. Un Charlie Hebdo donc pas vraiment lui-même, et qui n’incarnait pas non plus la liberté d’expression car Val n’est pas la liberté d’expression. Siné, Didier Porte et d’autres plus obscurs en témoignent (voir en fin d’article).

Ce qui a péri à l’issue de cette attaque, c’est une vingtaine de citoyens français. Certains étaient connus de tous, mais leur vie ne valait pas plus que celle des autres, pas dans un système qui à l’exacte même moment se déclarait démocratique. Pourtant on na quasiment vu que l’image de quatre fameux dessinateurs. Parce qu’on en a fait des symboles de la liberté d’expression.

Davantage une question philosophique irrésolue, car qu‘est-ce qu’est ce Charlie Hebdo ?, le slogan « Je suis Charlie » s’est posé comme réponse. Il constitua le cri de ralliement pour ceux attachés à des valeurs communes.
Une liberté d’expression que personne ne vit mais que tout le monde se félicite d’avoir, sur laquelle on est juste capable de dire qu’elle s’instrumentalise au sein de rapports de force supérieurs.
Une sauvegarde de la presse, cette presse que plus personne ne lit comme le symbolisait bien pour le coup ce Charlie Hebdo.
Un système démocratique républicain, démocratie dont on ne sait rien à part qu’elle achète la paix sociale, république dont on ignore tant la définition qu’on a fini par la confondre avec le terme de « progrès ».
Derrière se sont pourtant rangés plus de quatre millions de manifestants dans les jours qui ont suivi. Du jamais vu. Pourtant l‘affiliation, système de défense face à un choc reconnu de la psychologie, et également répandue dans le monde animal, fait de cette solidarité un instinct grégaire naturel, voire primitif. Comment évaluer alors en chacun de ces manifestants la part de ce réflexe déterminé qui, chez cet autre mammifère qu’est le gnou, pousse à compter sur le groupe pour augmenter ses chances qu’en cas de nouvelle brutalité c’en soit autrui la victime ? On avait oublié notre mortalité, qu’en tant que Français chez lui il était encore possible d’être la victime collatérale des grands plans de vendeurs de morts, chose qu’on croyait chassée aux portes de l’Union Européenne.
Ces quatre millions de manifestants se destinent bien malgré eux à servir d’argument fanfaronnant des libertés, tout comme 20 % d’inscrits votants suffisent à bomber le torse civilisé de la démocratie face à la barbarie.

© Flickr - Dr John2005

© Flickr – Dr John2005

Le « Je suis Charlie » est un fantasme d’unité nationale quand ça fait bien trop longtemps que politiquement on ne vit plus que dans le symbole. Et il signe déjà une fracture entre deux Frances, celle des « Je suis Charlie », même sans trop savoir pourquoi, et tous ces autres, lycéens, footballeurs, artistes, modestes anonymes de la république, aux avis aussi hétéroclites qu’indistinctement rangés dans les « Je ne suis pas Charlie », et donc à l’instant entachés de suspicion. Cette célébration de la liberté d’expression a déjà pu accoucher du fait que se placer sous le « je suis Charlie » ne se discutait simplement pas. La grille de lecture clivante et belliciste, qui entérine déjà juridiquement la censure sur internet, qui évoque déjà un Patriot Act à la nocivité manifeste outre-Atlantique, vient y trouver selon sa prophétie auto-réalisatrice la justification du choc des civilisations. Alors que ce drame pose plus de questions qu’il ne fournit de réponse, et que rien ne se bâtit solidement sur des symboles.

« Je suis Charlie » ?
Non. Personne n’est Charlie.
Nous ne sommes que la France de 2015, où des citoyens ont tiré sur d’autres citoyens pendant qu’on se gargarisait de trois mots ornant nos préfectures.
Je ne suis que le monde tel qu’il est aujourd’hui, aux libertés encore trop hypocrites comme l’axe du bien, vite reléguées comme l’ONU, toujours apeurées comme nous. Et les « je » blancs sur fond noir à la formule péremptoire ne cachent que brièvement les groupes tremblotants.


Sur le mode de gestion global de Philippe Val, voir Choron, dernière de Pierre Carles
Sur l’affaire Siné :
http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2008/07/29/quand-charlie-hebdo-ne-fait-plus-rire_1078243_3236.html
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/747349-charlie-hebdo-vs-sine-une-couverture-honteuse-et-malvenue.html
http://www.acrimed.org/article3500.html
Sur l’affaire Porte :
http://www.lejdd.fr/Medias/Radio/Actualite/Inter-Les-malheurs-de-Porte-198536
http://www.acrimed.org/article3392.html
Et un bonus:
https://www.bakchich.info/soci%C3%A9t%C3%A9/2010/08/20/en-vacances-val-voit-didier-a-sa-porte-58408

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Simple rédacteur web indépendant, s'intéresse à peu près à tout, du moment qu'on peut écrire dessus.

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