La critique de la religion et l’athéisme, un monopole de l’Occident ?

Après l’attentat qui a décimé la rédaction de Charlie Hebdo, le pays semblait rassemblé autour d’une défense sans condition de la liberté d’expression. Mais si plus de trois millions de personnes sont descendues dans les rues, en reprenant le mot d’ordre « Je suis Charlie », le journal satirique athée ne fait pas pour autant l’unanimité. Une frange minoritaire de la population française semble toujours avoir du mal à accepter l’idée qu’il n’existe plus de délit de blasphème depuis la fin du XIXe siècle et qu’en France toutes les religions peuvent être critiquées. Cette critique de la religion se développe d’ailleurs de plus en plus dans les pays musulmans.

Les réactions à la nouvelle une de Charlie Hebdo.

Après la publication de la dernière une de Charlie Hebdo représentant Mahomet, les médias français ont très largement relayé les réactions enflammées des pays musulmans. On apprendra donc que des manifestations violentes ont éclaté un peu partout dans le monde, que cette nouvelle représentation du prophète a scandalisé, ô surprise, les talibans d’Afghanistan ainsi que les autorités politique et religieuses en Égypte, au Qatar, en Iran ou au Sénégal. Le monde musulman n’a pas le monopole de la censure puisque des chaînes anglo-saxonnes, comme Sky News, ont refusé de montrer les caricatures à l’écran. « Longtemps l’irresponsabilité éditoriale a prévalu chez Charlie Hebdo » déclarait élégamment le Financial Times au lendemain même des attentats.

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© Flickr

Les mêmes caricatures ont, en revanche, été soutenues en Indonésie par le Jakarta Post et en Afghanistan via le quotidien Hasht-e Sobh qui a titré « la liberté d’expression survivra ». Ces dessins ont même été publiés dans le quotidien turc Cumhuriyet et le journal égyptien Al-Masry Al-Youm. Les journalistes algériens, qui connaissent sans doute mieux que quiconque la violence du terrorisme islamiste, ont également apporté tout leur soutien au journal satirique : « On va dire à ces gens qu’on va continuer à dessiner » affirme Saad Benkhelif, dessinateur pour le journal El Watan. De nombreux journaux africains – Sika’a au Togo, Le Matinal au Bénin, Gbich en Côte d’Ivoire, le caricaturiste Pahé au Gabon – avaient également soutenu Charlie Hebdo au lendemain de l’attentat.

L’art de la caricature n’est donc pas réservé à la France, ni mêmes aux seuls pays occidentaux. L’idée qu’il serait interdit de représenter le prophète Mahomet ne figure d’ailleurs pas dans le Coran, même si toute une tradition dans l’islam sunnite a cherché à l’éviter. Dès le IXe siècle, le visage de Mahomet a été représenté sur des manuscrits. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que le wahhabisme, une version rigoriste de l’islam, a fini par imposer l’idée que toute représentation du prophète était interdite.

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Manuscrit ottoman du XVIIe siècle représentant le prophète Mahomet © Wikimedia Commons

L’athéisme et la libre pensée chez les jeunes arabes

Beaucoup s’imaginent que les populations des pays musulmans seraient plus attachées à leur religion pour des raisons culturelles. Depuis les printemps arabes, une partie de la jeunesse s’oriente pourtant de plus en plus vers une critique radicale de la religion. À Bagdad, Omar AlBaghdadi fait partie de ces jeunes irakiens qui cherchent à éclairer leurs amis sur l’athéisme. Ils sont de plus nombreux à utiliser Facebook et les réseaux sociaux, à l’image du « réseau des athées arabes » crée en 2006, pour échanger leurs idées et revendiquer leur absence de croyance religieuse. Le journal Egypt Independent raconte l’histoire de Noha, cette jeune égyptienne qui, après avoir porté le voile intégral et suivi un islam salafiste, s’est convertie à l’athéisme. Il lui semblait aberrant «d’accepter les règles écrites il y a plus de 500 ans dans un environnement qui n’existe plus». Cette évolution marque un tournant au sein du monde arabe, même si elle touche essentiellement une minorité de jeunes diplômés.

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© Flickr

La création de l’État islamique et la violence du terrorisme ont visiblement conduit à un désenchantement des jeunes arabes, non seulement vis-à-vis de l’islamisme mais également vis-à-vis de tout héritage religieux. Ces jeunes redécouvrent des penseurs arabes oubliés, comme le poète syrien du XIe siècle al Maari ou le libre-penseur du IXe siècle al Rawandi, qui s’étaient livrés en leur temps à une critique virulente de la religion. L’islam est de moins en moins vu comme une solution. Les athées et les agnostiques gagnent également du terrain en Iran, même s’ils sont durement réprimés par le pouvoir. Ali, un Iranien installé à Moscou explique que le nombre de croyant a baissé depuis la révolution de 1979. « Les gens se désintéressent de la religion quand on les force à croire ». Mais l’islam reste néanmoins un marqueur identitaire important pour le peuple iranien. La vraie question est donc de savoir comment s’émanciper de la religion, sans pour autant rejeter en bloc tout un héritage culturel façonné par celle-ci.

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Diplômé d'un master d’histoire et sciences humaines, j'ai enseigné l'histoire-géographie en collège. Je m'intéresse actuellement à l'évolution des sociétés, aux questions géopolitiques et aux enjeux liés à la mondialisation

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