De Shizuoka à Avignon : Claude Régy, le plus grand metteur en scène japonais !

À l’affiche du dernier Festival d’Avignon, le metteur en scène Claude Régy a prévu de partir en tournée en Asie (1) avec Interieur de Maeterlinck, pièce qu’il a recréée avec une troupe d’acteurs japonais. Âgé de 91 ans, cet explorateur infatigable a dirigé des générations de comédiens (de Jeanne Moreau à Isabelle Huppert, de Jean Rochefort à Gérard Depardieu), mais fuit les milieux artistiques et les cocktails. Très secret, cet anti-homme du monde est connu pour ses colères et son exigence.

« Dialogue artistes-spectateurs » autour du spectacle Intérieur mise en scène par Claude Régy avec des acteurs japonais

Caché dans l’ombre immobile au fond de la salle, Claude Régy assiste à la plupart des représentations de ses spectacles. Son physique frêle glisse inaperçu mais sa présence au monde, en retrait permanent de la buzzosphère, a marqué tous ceux qui l’ont frôlé un soir de spectacle.

La représentation passe complètement par moi d’une certaine manière. Je suis relié à la matière vivante qui est en train de se développer là. Je travaille avec les acteurs : je suis lié à eux. Le jeu me traverse complètement, explique-t-il à France 2 lors de l’une de ses rares interventions télévisuelles.

Relié dans la salle aux acteurs, il assiste aux représentations pour canaliser le public: « J’essaye aussi qu’il bouge le moins possible, tousse le moins possible. Cela représente beaucoup de force à développer. »

Il utilise donc « ses énergies secrètes » qui n’empêchent pas en tout cas la sortie de certains spectateurs dans les premières minutes de la représentation. Comment le vit-il ?

Je suis extrêmement entraîné depuis 1968, tente-t-il de dédramatiser. Évidemment ça fait mal : c’est comme si on vous déchirait quelque chose de vivant. C’est comme si on vous marchait dessus. En même temps, cela fait plaisir de voir que l’on a fabriqué un objet qui n’est pas tranquillement admis par tout le monde.

Voyeur d’ombres

Claude Régy - © Mario Del Curto

Claude Régy – © Mario Del Curto

Celui qui aime laisser dériver les spectateurs le long de terres inconnues a dirigé Jean-Pierre Marielle, Michel Bouquet, Delphine Seyrig…, sans jamais frayer avec les milieux artistiques. Inflexible, Claude Régy fuit les cocktails, mais cultive à sa manière l’amitié et le compagnonnage au long cours. Et pas uniquement avec ses auteurs :

C’est un ami que je ne fréquente jamais. L’amitié n’a rien à voir avec l’enveloppe charnelle, souligne le biographe et blogueur Bernard Morlino. Régy est un voyeur d’ombres par excellence.

Le cercle de ses intimes peut s’élargir, mais jamais son exigence ne se relâche. Pour 4.48 Psychose de Sarah Kane, il demande à Isabelle Huppert d’incarner seule en scène, immobile, le cheminement torturé d’une dépression psychotique. Inoubliable, comme la représentation d’Holocauste de Charles Reznikoff. À l’issue de ce chant poétique nourri par des témoignages notamment de Marek Edelman rescapé du ghetto de Varsovie, le public du petit théâtre de la Colline se fige. Transportés dans le nu de la vie, les spectateurs ne peuvent ni applaudir ni quitter la salle.

Voix poétique

Barbe grise de trois jours, lunettes rondes, joues rosées et débit rapide, Claude Régy dit d’un ton enjoué :

Je crois qu’il faut de moins en moins expliquer les choses, surtout si l’on s’en remet à la voix poétique : renoncer à la compréhension conceptuelle et être de plus en plus ouvert à la compréhension poétique ou à la compréhension des images.

Issu d’une famille austère d’officiers calvinistes d’origine cévenole, rien ne destinait ce provincial du Tarn-et-Garonne à accoster les rives des théâtres du monde pour en ramener des trésors de tous les horizons : Jon Fosse, Arne Lygre, Tarjei Vesaas, Tom Stoppard, Peter Handke, Edward Bond, Botho Strauss…, ses découvertes sont nombreuses. Et parfois impromptues : il tombe par hasard sur L’Amant et La Collection, deux pièces de Harold Pinter oubliées dans les placards de La Gaité-Montparnasse !

Il aime à dire que son inculture l’a aidé : scolarisé en établissement privé protestant, il n’a eu droit, enfant, qu’à des manuels scolaires. Ce travailleur acharné, qui n’a jamais cessé de se nourrir des auteurs de son temps, tracera sa voie hors des cursus et des recommandations familiales. Il écrit pourtant à son père, alors prisonnier de guerre, pour lui demander l’autorisation de faire du théâtre plutôt que du droit.

La réponse adressée à sa mère est cinglante :

J’interdis à Claude de faire du théâtre, il n’y a là aucun avenir pour lui. Ça ne peut le mener qu’à être un raté, un aigri.

Le jeune homme qui a rejoint un Paris occupé pour poursuivre ses études s’affranchit de l’interdiction familiale et traverse la Seine pour rejoindre les cours du Théâtre de la cité dispensés par le metteur en scène Charles Dullin.

Très timide, Claude Régy sait aussi se montrer éruptif. Et celui qui veut « faire prendre conscience de la pluralité de toute parole, par l’écoute stricte du texte » se révèle souvent intraitable avec ses comédiens dont il admire le travail, notamment lors des représentations. C’est vrai que « je leur demande des choses vraiment très difficiles », reconnait-il. Pour Bernard Morlino :

Il est capable de figer un acteur sur scène pour mieux lui faire comprendre ce qu’il dit.

Radicalité

La radicalité lui va si bien, jusque dans ses colères.

Pensez à ce que l’on voit à Avignon pendant cette monstruosité qu’est le Festival, tempête Claude Régy en juillet 2001. Il faudrait le supprimer pendant plusieurs années, qu’on oublie cette infection pour reconstruire autre chose. La situation est alarmante, mais c’est celle de toute notre société, on a le théâtre qu’on mérite.

La déclaration de l’homme qui aime le silence et la lenteur fait grand bruit. La rue de Valois, temple de la culture, s’agite. La vague médiatique enfle… Et en 2009, Claude Régy présente Ode maritime de Fernando Pessoa au Festival d’Avignon.

Contradiction ?

Aucune pour ce passeur qui veut rapprocher sur le plateau la spiritualité et le corps, et déconstruire la réalité pour en dévoiler une plus authentique :

La poésie, c’est la seule réalité. Ce qu’on nous vend pour le réel n’existe pas, déclara-t-il aux Inrocks.

Dans une vidéo, il précise en souriant :

Si on est concentré dans le vide et dans le silence, un monde nouveau peut naître dans chaque homme. Ce n’est pas un Évangile.

Claude Régy – Par les abîmes de Patrick Le Saumon  

Révélateur d’acteurs talentueux qu’il a formés, il veut : « qu’on en finisse avec l’enseignement de l’art dramatique ! Parfois, de très jeunes acteurs sans aucune expérience sont bien meilleurs que des comédiens expérimentés. Jouer, c’est simplement un don de l’être. »

Pour Claude Régy, le théâtre ne peut être réduit à une formation académique : « sa matière est la vie même ». Ses mises en scène en explorent les moindres recoins.


* Le plus grand metteur en scène japonais s’appelle Claude Régy : blog de J.-P. Thibaudat sur Rue89

1. En septembre 2015 (dates à préciser), à l’Asia Arts Theater – Gwangju (Corée du sud).

Les 2, 3 et 4 octobre 2015, au KAAT – Yokohama (Japon).

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Journaliste print et Web, je m’intéresse aux relations sciences-société (brevet, laboratoires pharmaceutiques…). Curieux par nature (un tic professionnel), je suis un passionné d’art contemporain et de spectacle vivant (théâtre et danse).

    1 Commentaire

    • Répondre février 16, 2015

      viala liliane

      Bravo pour cette efficace et convaincante biographie de Claude Régy !

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