Ebola et expérimentation des vaccins : « Nous allons vivre une zone de turbulences »

Anne-Marie Moulin décrypte les enjeux des vaccins contre Ebola et les responsabilités de l’OMS et des laboratoires pharmaceutiques dans la propagation de l’épidémie. Pour cette médecin et philosophe des sciences, membre du comité d’éthique de l’IRD, « tous les morts ne pèsent pas du même poids ».

Le virus Ebola frappe l’Afrique de l’Ouest (Guinée, Sierra Léone et Libéria) depuis plus d’un an. Le cap des 10 000 victimes a été franchi jeudi 12 mars. Où en sont les recherches sur un vaccin ?

MOULIN

Anne Moulin – © Odile Jacob

Anne-Marie Moulin : « Je ne suis pas dans le secret de l’industrie pharmaceutique, mais je sais qu’il y a actuellement deux vaccins en cours d’ érimentation. D’une part, le vaccin de GSK (Glaxo-Smith-Kline), associé au National Institute of Allergy and Infectious Diseases (NIAID), sur un adénovirus de singe sur lequel on a greffé des gènes de protéine Ebola. Et d’autre part, celui de Merck, associé à l’Agence de la santé publique du Canada (PHAC), qui utilise un virus du bétail. Nous sommes plus dans le cas de plates-formes avec des organismes de recherche associés à des laboratoires pharmaceutiques que dans celui d’une guerre des labos. Ces deux vaccins se ressemblent beaucoup et travaillent sur la même partie du virus. Comme l’a souligné Sylvain Baize de l’Institut Pasteur, il s’agit du même « squelette d’Ebola » qui sert dans les deux cas. »

Qu’est-ce qui pourrait distinguer ces deux vaccins ?

« Il y a un tronc commun et des différences qui porteront sur la toxicité propre du virus animal et sur les réactions d’immunité qui vont être déclenchées. Pour ces deux vaccins, nous sommes en phase expérimentale (vérification de leur efficacité immunologique chez des sujets parmi une population à risque) : leurs effets positifs et négatifs ne sont pas pleinement connus. Nous allons vivre une zone de turbulences dans les pays où ils seront expérimentés. »


Les chiffres clés de l’épidémie d’ebola by lemonde.fr

De quoi dépendra leur acceptation ?

« Elle résultera, en partie, de l’attitude des dirigeants. Le ministre de la Santé guinéen s’est ostensiblement fait vacciner pour donner confiance à la population et l’encourager à participer aux expérimentations, ce qui est vital d’autant plus que ces vaccins ne sont pas homologués. Le vaccin devient un enjeu politique aigu, notamment avec la montée des mouvements terroristes. Dans le choix des groupes que l’on va vacciner contre Ebola, il ne faut pas laisser penser que l’on favorise telle ou telle population. Par exemple en Guinée dans un contexte de fortes rivalités ethniques, les Peuls au détriment des Soussous. »

On peut imaginer que c’est quand même une course [entre laboratoires], même si le vaccin contre Ebola n’est pas nécessairement une source de rentabilité extraordinaire.

Peut-on parler d’une course entre labos ?

« On peut imaginer que c’est quand même une course, même si le vaccin contre Ebola n’est pas nécessairement une source de rentabilité extraordinaire. Cela ne serait pas la première dans l’histoire des vaccins. Je pense par exemple à celui contre le cancer du col de l’utérus (HPV), où deux vaccins sont arrivés sur le marché : cela traduisait bien une forme de duel entre labos. »

Cette concurrence est-elle une bonne chose pour trouver un vaccin dans les meilleurs délais ?

« Vous posez un problème d’envergure qui dépasse le domaine de la vaccination : le marché et la compétition sont-ils le meilleur moteur de l’innovation ? Je pense que laisser un marché à la pure compétition, sans aucune régulation, pourrait encourager l’application de recherches prématurées : à un moment, il faut des freins, des régulations. Comme dans beaucoup de conduites humaines, nous avons besoin d’un mélange : des freins et des accélérateurs sont nécessaires. »

L’OMS développe l’accès aux vaccins existants et reconnus comme efficaces, mais elle est de moins en moins directement présente dans les programmes de recherche. Elle n’est plus un acteur prépondérant de la recherche internationale.

Le virus Ebola a été identifié pour la première fois en 1976 au Zaïre. Pourquoi l’OMS n’a-t-elle pas favorisé plus tôt des recherches ?

« Depuis quelques années, l’OMS a régressé dans ses objectifs. En 1947, elle voulait devenir le gouvernement du monde en matière de santé. Cette ambition n’a pas duré très longtemps. Elle a très vite été freinée : d’un côté, par l’affirmation des États qui ne souhaitaient pas que l’on empiète sur leur droit ; et de l’autre, par le marché. Quand l’OMS a voulu mettre hors la loi le lait concentré, la filière Nestlé n’était pas loin ! Il y a eu un procès que l’OMS a perdu, ce qui l’a définitivement guéri de la tentation de donner des directives à l’ensemble du monde. »

Ce repli s’est-il accentué ?

« Ces dernières années, l’OMS a encore réduit la voilure pour des raisons budgétaires : elle s’est repliée sur des activités de sensibilisation, de communication et de formation. L’OMS développe l’accès aux vaccins existants et reconnus comme efficaces, mais elle est de moins en moins directement présente dans les programmes de recherche. Elle n’est plus un acteur prépondérant de la recherche internationale. Son budget est d’ailleurs largement abondé par des fondations privées. En matière de vaccin, la fondation Bill Gates joue un rôle disproportionné pour un organisme qui se veut une forme de parlement mondial, avec des représentants de tous les pays, y compris les plus pauvres qui sont les plus concernés par ces questions. On a une sorte de déséquilibre avec un budget relativement modeste qui ne reflète pas les objectifs de cette organisation, qui s’est voulue le gouvernement de la recherche du monde. »

Les enjeux politiques de cette nouvelle épidémie sont importants. Quand Ebola est arrivé, le président de La Guinée, Alpha Condé, a agi finement en matière diplomatique.

Comment se manifeste l’abandon de cette ambition ?

« Margaret Chan, directrice de l’OMS, veut un monde sans paludisme ni tabac : un but assez modeste par rapport aux objectifs d’éradication systématique et progressive de toutes les maladies infectieuses (1978-1979 : éradication de la variole). L’éradication totale pose d’ailleurs des questions de financements (le « dernier miles » pour éliminer un virus est très coûteux) et de fond : il y a des risques inconnus de déséquilibrer un système qui pourrait se reconstituer au profit d’un virus plus virulent. Ce monde des virus recèle encore bien des mystères : se borne-t-il à céder de temps en temps sur un point ou est-ce qu’il se recompose et s’adapte ? C’est une grande question de biologie. »

Quelle est la responsabilité de l’OMS par rapport à la propagation d’Ebola ?

« Claire Magone, porte-parole de MSF (Médecins sans frontières), a dénoncé le retard à l’allumage de l’OMS, qui a réagi très lentement au moment des premières victimes d’Ebola. Mais là, nous entrons dans le domaine de la réponse immédiate qui dépasse le vaccin qui n’était pas disponible à l’époque du déclenchement de l’épidémie. »

Claire Magone - © MSF

Claire Magone – © MSF

Sa politique en matière de vaccin contre le méningocoque a suscité de nombreuses polémiques…

« L’OMS a choisi une stratégie post-épidémique : dans les pays du Sahel, elle déclenche une vaccination contre la méningite lorsqu’il y a eu une notification officielle de cas dans la capitale des pays concernés, avec les inévitables retards de notification aux autorités locales et délais dans l’envoi des vaccins depuis son siège de Genève… Il n’est pas difficile d’imaginer que pendant ce temps-là, l’épidémie a déjà fait des victimes. Au point que MSF a décidé, dans certains cas, de court-circuiter cette boucle et d’apporter directement ces vaccins disponibles dans la zone touchée. »

Il [Alpha Condé] a joué la carte de l’ennemi extérieur – en l’occurrence, le virus – pour faire taire son opposition : pas de manifestations, tous unis contre Ebola !

Pourquoi ce choix d’une stratégie post-épidémique ?

« Essentiellement pour des raisons économiques. On apporte le vaccin dans les zones affectées, mais on ne mène pas de campagnes de vaccination systématiques dans l’ensemble du pays, d’où ces polémiques quand des cas se déclenchent. D’autant plus que pour sa politique d’éradication de la poliomyélite, l’OMS vaccine régulièrement (une ou deux fois par an) les populations, ce qu’elles supportent mal. Pour elles, cette maladie pose peu de problèmes, alors que les vaccins contre la méningite n’arrivent que quand il y a des morts. La priorité donnée à certains vaccins par les organisations internationales suscite des interrogations sur le bien-fondé de ces choix. »

Pourquoi les laboratoires pharmaceutiques ne se sont-ils pas intéressés plus tôt au virus Ebola ?

« L’épidémie d’Ebola a peu angoissé la planète tant qu’elle est restée très circonscrite à une région lointaine, connue pour être instable, en guerre, coupée du monde par de magnifiques forêts très profondes. Vers 1981-1983, on s’est alarmé au sujet des virus émergents (concept forgé par Stephen S. Morse). Ces nouveaux virus contre lesquels nous n’avions pas d’armes ont suscité l’inquiétude, mais Ebola n’est qu’un exemple de ces virus émergents, un cas très localisé géographiquement considéré comme exotique – Ebola est une rivière de la République populaire du Congo (ex. Zaïre). »

Ebola, un virus parmi d’autres…

« Ebola n’était pas tout seul dans le paysage. De nombreux nouveaux virus émergents ou réémergents sous de nouvelles propriétés (par exemple, la dingue) sont apparus et ont été décrits. Ebola était loin et n’a pas particulièrement attiré l’attention, malgré des cas mortels, il est vrai en nombre limité avant le déclenchement de l’épidémie. Mais tous les morts ne pèsent pas du même poids – cf. les guerres dans la région des Grands Lacs. Rappelez-vous ce slogan toujours d’actualité de MSF : « Une vie ne vaut rien mais rien ne vaut une vie. »

Alpha Condé - © guineeweb.org

Alpha Condé – © guineeweb.org

Ebola devient-il un objet politique ?

« Les enjeux politiques de cette nouvelle épidémie sont importants. Quand Ebola est arrivé, le président de La Guinée, Alpha Condé, a agi finement en matière diplomatique. Il a joué la carte de l’ennemi extérieur – en l’occurrence, le virus – pour faire taire son opposition : pas de manifestations, tous unis contre Ebola ! Il a plaidé pour ne pas fermer les frontières entre son pays, la Sierra Léone et le Libéria, afin de favoriser la circulation des biens et des professionnels de santé. Aujourd’hui, c’est la Guinée qui coordonne les efforts dans ces trois pays. Condé a fait de cette épidémie un véritable outil pour remonter son pays qui se trouvait dans une situation épouvantable sur tous les plans – sanitaire, économique et politique… »

Avec quels objectifs ?

« Condé a interpellé l’Union africaine sur son action pour la santé en matière de recherche. Si l’OMS était relativement indifférente à l’Ebola, l’Union africaine aurait dû être particulièrement alertée, car l’épidémie se trouve sur son territoire. Or de 1978 à aujourd’hui, le bilan de la recherche stimulée par l’Union africaine est apparemment nul. Pour remédier à la lenteur du reste du monde, Condé plaide pour qu’elle prenne sa recherche en main, en particulier la recherche vaccinale. Il faut qu’elle soit lancée et entretenue par les Africains eux-mêmes : ils pourront ainsi décider de leurs priorités. »

 

En savoir plus :

MOOC sur Ebola, cours coproduit par l’Université de Genève (Unige) et l’université numérique francophone des sciences du sport et de la santé (UNF3S).

Programme de formation sur la maladie à virus Ebola : présentation d’Anne-Marie Moulin

Anne-Marie Moulin. Islam et révolutions médicales : le labyrinthe du corps, Karthala, 2013.

Anne-Marie Moulin. L’Aventure de la vaccination, Fayard, 1996.

Anne-Marie Moulin. Le Médecin du prince, Odile Jacob, 2010.

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Journaliste print et Web, je m’intéresse aux relations sciences-société (brevet, laboratoires pharmaceutiques…). Curieux par nature (un tic professionnel), je suis un passionné d’art contemporain et de spectacle vivant (théâtre et danse).

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