Emmanuel Druon, un patron pour la décroissance

« Le capitalisme financier et l’individualisme, c’est toujours un gagnant et cent perdants à qui on fait croire que tout le monde pourrait croquer dans le gâteau ». Cette phrase n’a pas été prononcée par un militant du Front de Gauche ou d’Attac mais par le patron de l’usine Pocheco, Emmanuel Druon.

L’expérience de Pocheco : produire en préservant les ressources

Après une licence de lettres à la Sorbonne, l’homme s’oriente d’abord vers le marketing et travaille pendant dix ans pour une multinationale spécialisée dans les produits cosmétiques. Le déclic intervient en 1997 quand celui-ci décide de reprendre l’usine Pocheco, implantée à Forest sur Marc près de Lille, qui produit des enveloppes de mise sous pli automatique. À l’époque, l’usine n’est pas un modèle de développement durable : encres à base de solvants imposant le port de masques et de gants pour les ouvriers, déforestation, rejets des eaux pollués dans l’environnement. Cette situation critique amène Emmanuel Druon à prendre conscience de l’enjeu écologique. L’idée est de repartir à zéro pour inscrire la production industrielle dans un cycle vertueux : les déchets des autres doivent devenir nos ressources et nos déchets doivent devenir les ressources des autres.

pochecco2

© pocheco.com

Le patron de Pocheco choisit alors un fournisseur de bois finlandais qui replante trois arbres pour chaque arbre abattu, puis se tourne vers l’utilisation d’encres à base d’eau et de pigments naturels. L’usine récupère également l’eau des toitures, plante une bambouseraie pour filtrer les eaux souillées et récupère les calories produites par les machines afin de chauffer l’atelier. La préservation des ressources doit passer par la revalorisation des déchets.

Redonner sa dignité à l’ouvrier et au citoyen

Aux yeux d’Emmanuel Druon, la défense de l’environnement est indissociable de la question sociale. Que penser d’un système où l’on accepterait de préserver les ressources naturelles mais où l’on continuerait à sacrifier les conditions de vie et de travail des salariés ? À Pocheco, l’idée est d’automatiser les tâches les plus pénibles pour réorienter les ouvriers vers le contrôle qualité. Cela implique des investissements importants dans la formation. Les 114 salariés passent donc 15 à 20% de leurs temps à se former afin qu’ils deviennent polyvalents avant d’être associés au management de l’entreprise. Pour l’entrepreneur, c’est une question de bon sens : « Nous passons un tiers de notre vie au travail, il faut essayer de rendre celui-ci plaisant ». Le bilan est positif, puisque dans cette usine écologique aux méthodes de production vertueuses on ne compte pratiquement aucun départ.

1237717_10151837339272207_2123422620_n

Emmanuel Druon, patron de Pocheco. © ecolonomies.fr

« La grande révolution a rendu les Français rois dans la cité et les a laissés serfs dans l’entreprise », affirmait Jaurès en son temps.  Le patron de Pocheco n’est pas de ceux qui trouvent normal que la citoyenneté s’arrête aux portes de l’entreprise ; pour lui, ses salariés n’ont pas à renoncer à leurs convictions quand ils entrent dans l’usine.

Comment vivre et produire autrement ?

Le succès de Pocheco depuis vingt-ans montre qu’il est possible de développer une industrie rentable qui respecte à la fois ses ouvriers et l’environnement. Ce modèle, qui prétend réconcilier l’écologie et l’économie, prend le nom d’écolonomie. Bien évidemment, cela implique de ne pas jouer le jeu du capitalisme financier, en favorisant l’investissement productif plutôt que la distribution des dividendes aux actionnaires. De manière générale, l’idée de produire de manière écologique s’articule avec la volonté de replacer l’humain au centre. Il s’agit d’en finir avec la dictature de l’instant pour retrouver une vision à long terme qui repose sur l’anticipation. L’argent doit cesser de constituer une fin en soi et redevenir un moyen. Pour Emmanuel Druon, l’enjeu est clairement de rompre avec le modèle productiviste du toujours plus.

les-escargots-de-la-decroissance

© partipourladecroissance.net

Dans son dernier livre, Le syndrome du Poisson Lune, le patron de Pocheco s’attaque à l’idée même de croissance. À ses yeux, dans un monde aux ressources limitées, une entreprise ne peut se développer en se fondant exclusivement sur l’hypothèse d’une croissance illimitée. Cela ne peut que déboucher sur la destruction des ressources et le développement du stress au travail : « Deux choix se présentent à nous : soit on fait abstraction de cette réalité et on est un industriel qui fait la course au profit, cherche la mondialisation au point d’en arriver à des choses complètement délirantes où la croissance est la règle et qu’il n’y a que celle-là. Soit on estime que la croissance n’est plus la solution, et on comprend que la vie vaut plus qu’un salaire. Pocheco a opté pour la deuxième solution ».

  • share on facebook
  • share on twitter
  • share on google+

Diplômé d'un master d’histoire et sciences humaines, j'ai enseigné l'histoire-géographie en collège. Je m'intéresse actuellement à l'évolution des sociétés, aux questions géopolitiques et aux enjeux liés à la mondialisation

    Votre avis

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.