En Chine, les artistes sont envoyés à la campagne

A l’heure du nouvel an chinois, retour sur la déclaration du président Xi Jinping qui, en décembre dernier, annonçait vouloir en découdre avec l’art « vulgaire » de ses artistes. C’est décidé, les cinéastes, travailleurs de la télévision et autres seront expédiés à la campagne au plus près du peuple ouvrier et agricole pour réapprendre les valeurs socialistes. Aujourd’hui, un arrière-goût de révolution culturelle maoïste plane sur la Chine, désormais la première puissance économique mondiale, nous renvoyant quarante ans en arrière.

« Acquérir un point de vue correct sur l’art »

Selon le président et secrétaire général du parti communiste chinois (PCC), Xi Jinping, les créations des chinois sont « vulgaires ». Par cet adjectif, comprenons « capitalistes » ou encore « occidentalisées », mais surtout pas assez proches des valeurs socialistes fondatrices de la Chine. Au sein du gouvernement, envoyer les artistes, cinéastes et employés de la télévision respirer l’air pur des campagnes apparaît alors comme étant la solution parfaite.

Pour « acquérir un point de vue correct sur l’art » et réapprendre l’art et la manière de créer des œuvres, les travailleurs devront réaliser des enquêtes de terrain dans les villages et sites miniers et effectuer des « stages » de trente jours au contact des masses populaires. Au cœur des minorités ethniques, dans les zones frontalières et dans les zones clés de l’histoire nationale communiste, ces expériences leur permettront de promouvoir les valeurs socialistes et patriotes chères à la Chine, tout en servant le peuple. Leurs créations devront aborder le thème de la vie quotidienne et être fidèles aux instants vécus dans les usines, les mines et la campagne. Rééduqués, toujours selon le président chinois, les artistes créeront plus de chefs d’œuvre.

Xi Jinping

© Xi Jinping, painted portrait – Thierry Ehrmann

Un relent de révolution culturelle

Depuis l’arrivée au pouvoir du président en 2012, le discours politique s’est significativement durci. Pour redorer l’image de la Chine et revenir aux sources socialistes, Xi Jinping n’hésite pas à mener une campagne anti-corruption et ainsi éliminer tous ses rivaux. Maîtriser d’une main de fer sa nation est pour lui la seule façon d’atteindre le « rêve chinois », représenté par une nation forte et un peuple riche.

En utilisant l’art comme un instrument de propagande à son service – notamment les peintures, séries télévisées, cinéma -, le gouvernement espère contrôler l’opinion publique et réduire les critiques.

De plus en plus forte, la censure touche désormais plusieurs catégories socioprofessionnelles : professeurs d’université, cadres, chefs d’entreprise et militaires. Le contenu des médias et plus particulièrement des séries est surveillé, à l’instar de « La saga de Wu Meiniang », censurée pour avoir osé dévoiler les décolletés de ces dames.

Tous ces événements rappellent la révolution culturelle menée par Mao Zedong, époque à laquelle les artistes étaient envoyés à la campagne pour se rapprocher des prolétaires. Une période sombre de l’histoire qui entraîna la mort de plusieurs millions d’hommes et de femmes et qui provoqua un véritable culte de la personnalité du Grand Timonier. Aujourd’hui, le gouvernant actuel pioche directement ses idées depuis les pages du Petit Livre Rouge, le livre le plus vendu en Chine.

Eric Hevesy

© Picking Rice, dali Yunnan, China – Eric Hevesy

La Chine, premier marché mondial de l’art

Rejeté et désapprouvé par son président, l’art chinois n’a pourtant jamais aussi bien marché à l’étranger. Certaines œuvres valent leur pesant d’or, à l’instar de Forever Lasting Love de Zhang Xiaogang, vendu à plus de six millions d’euros.

On peut alors aisément comprendre que dans un pays prônant le dur labeur et les valeurs socialistes, des créations devenues purs produits capitalistes soient jugées vulgaires ou élitistes. D’autres artistes, sympathisants des valeurs occidentales, sont accusés de s’être éloignés du peuple chinois. Montré du doigt, Yue Minjun est blâmé pour s’en mettre plein les poches en reproduisant inlassablement et en série des visages moqueurs.

L’art, cette notion difficile voire impossible à définir de façon précise, est décrit par le dictionnaire Larousse comme étant la « création d’objets ou de mises en scène spécifiques destinées à produire chez l’homme un état particulier de sensibilité, plus ou moins lié au plaisir esthétique ». Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? Qu’est-ce qu’un chef d’oeuvre ? Si ces questions suscitent une réflexion profonde, une chose est sûre, c’est qu’en évinçant et en réduisant au néant la part de subjectivité inhérente aux créations artistiques, qu’elles soient peintures ou séries télévisées, Xi Jinping espère réorienter les émotions (ou sensibilités) des chinois et réduire au silence tout ressentiment envers les politiques du gouvernement. Et ainsi faire taire pour de bon les critiques pour que l’on n’entende plus qu’une seule voix : celle du régime chinois.

Wang

© Wang Guangyi – Campbell’s soup

Dans sa série « Great criticism », Wang Guangyi s’inspire du pop art américain et détourne la propagande maoïste en juxtaposant des images de la révolution culturelle avec des symboles et des publicités propres à l’Occident (Coca-Cola, Carlsberg, Chanel, Ferrari, etc.).


Pour aller plus loin :

http://www.slate.fr/story/54949/wei-wei-gao-brothers-artistes-chinois

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Auteure passionnée à la plume tenace et à l'appétit vorace pour les idées qui claquent.

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