Football : la mondialisation racontée par le ballon

Quand un Lionel Messi touche 17 millions d’euros par an, alors que les clubs amateurs connaissent, avec la baisse des sponsors et des subventions, des difficultés financières toujours plus criantes, on se dit qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du football. Comment le sport le plus populaire a-t-il fini par devenir le symbole des pires dérives du capitalisme libéral ? Le journaliste François Ruffin retrace, dans un petit livre, comment le capital est progressivement parvenu à imposer sa logique au monde du football jusqu’à détruire les valeurs sportives les plus élémentaires.

Une géopolitique du ballon rond dans les années 1960

Dans les années 1960, le football est surtout utilisé comme une arme géopolitique au service des grandes puissances. La coupe du monde de 1966, qui se déroule en Angleterre, est l’occasion pour les pays du Nord d’utiliser tous les moyens possibles pour éliminer l’Amérique latine. Le président de la FIFA, l’anglais Stanley Rous, sélectionne les arbitres les plus fidèles, dont sept britanniques sur un total de vingt-cinq arbitres. Le Brésil est le premier pays à faire les frais de l’arbitrage : sur le terrain, Pelé est agressé et blessé, une première fois contre la Bulgarie, une deuxième contre le Portugal, en toute impunité. Réduits à dix joueurs valides, les Brésiliens se font éliminer par les Portugais.

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L’Uruguay subit plus ou moins le même sort quand, face à l’Allemagne, l’arbitre anglais refuse de siffler une main dans la surface. Deux joueurs uruguayens protestent contre cette décision et reçoivent tous les deux un carton rouge. À onze contre neuf, les Allemands l’emportent. L’Allemagne saura se montrer reconnaissante : lors du match Angleterre-Argentine, c’est cette fois l’arbitre allemand qui expulse le capitaine argentin, coupable de protestation.

L’élimination de l’Amérique latine ne peut se comprendre que si l’on admet que le football est le prolongement de la géopolitique par d’autres moyens. Au lendemain de la décolonisation, les Européens étaient déjà discrédités sur le plan politique et ne pouvaient se permettre de perdre cette bataille symbolique que représentait la Coupe du monde.

Le football-business, un miroir de la mondialisation libérale

À partir de la fin des années 1960, le contrat à vie unique qui liait un joueur à son club est de plus en plus critiqué par ceux qui réclament plus de liberté. Son abrogation ouvre la voie au marché et permettra aux joueurs de voler de clubs en clubs. La FIFA connaît également une révolution avec l’élection en 1974 de l’homme d’affaire João Havelange, qui fait véritablement entrer l’argent dans le milieu du football : « Je suis là pour vendre un produit appelé football », se vante-t-il. Des partenariats voient le jour avec Coca-Cola, Adidas et la Coupe du monde devient un moyen pour les multinationales de s’ouvrir de nouveaux marchés dans le monde. La sélection de la Corée et du Japon comme pays organisateurs en 2002 n’échappe pas à cette logique.

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Les années 1980 sont les années où le football comme le reste de la société basculent dans le culte de l’argent-roi. Avec la privatisation des ondes, les droits télévisés se mettent à exploser : pour la Coupe du monde, on passe de 30,5 millions d’euros en 1986 à 2100 millions en 2010. Les groupes de communication investissent énormément d’argent dans les clubs, à l’image du PSG avec Canal Plus, du Milan AC avec Berlusconi, de Chelsea et de Manchester United avec Murdoch. Ces groupes parviennent même à imposer, avec la Champions League, la suppression de l’élimination directe en cas de défaite, ce qui permet de diffuser davantage de matchs et de réduire la part du hasard pour renforcer les clubs les plus riches qui ont les moyens d’acheter les meilleurs joueurs.

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L’arrêt Bosman de 1995 a joué un rôle déterminant dans la libéralisation des transferts de joueurs. Auparavant, le nombre de joueurs étrangers jouant dans un club restait limité à trois, mais désormais, les plus riches peuvent acheter les meilleurs joueurs sans la moindre limite. Les jeunes joueurs sont de plus en plus recrutés en Afrique parce que leur coût est beaucoup plus faible. Ils sont d’abord utilisés dans les clubs d’Europe de l’Est, avant d’être parfois jetés dans la clandestinité ou renvoyés dans leur pays d’origine.

Des signes de résistance à la logique marchande ?

La grande préoccupation des années 2000 est le fameux manque de compétitivité du football français sur ses concurrents européens. La solution consisterait donc, une fois de plus, à baisser les impôts et les cotisations sociales pour que les joueurs restent en France, à coter les clubs en bourses et à autoriser les paris en ligne, en suivant l’exemple de l’Olympique Lyonnais avec Betclic. Les marques ne s’invitent plus seulement sur les maillots, mais également sur les noms de stades : Allianz Arena à Munich, MMArena au Mans.

Allianz Arena

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Pourtant, plusieurs signes traduisent une résistance à la logique de la marchandisation sans limite. L’Allemagne, qui refuse que le football allemand finisse aux mains d’oligarques russes ou asiatiques, a fait voter une loi interdisant aux investisseurs étrangers d’acquérir la majorité d’un club. Même au niveau des joueurs, les évolutions prises par le football professionnel ont du mal à passer. En Italie, l’ancien international Damiano Tommasi, connu pour sa fidélité à l’AS Roma, dénonce la manière dont les dirigeants profitent de la naïveté des jeunes qui montent pour les manipuler et leur faire tout accepter. En avril 2011 a également été lancée l’association Tatane qui se veut un mouvement collectif et populaire pour un football durable et joyeux. Reste à savoir si, face à la puissance du système, ces signes suffiront à faire entendre qu’un autre football est possible.


Antoine Dumini et François Ruffin (dir.), Comment ils nous ont volé le football, Fakir Éditions, 2013.

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Diplômé d'un master d’histoire et sciences humaines, j'ai enseigné l'histoire-géographie en collège. Je m'intéresse actuellement à l'évolution des sociétés, aux questions géopolitiques et aux enjeux liés à la mondialisation

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