Interview de Rémi Chapeaublanc : Immersion en Mongolie

Grâce à notre partenaire Carré sur Seine, Impact Magazine a rencontré Rémi Chapeaublanc: un photographe hors du commun, un homme de passion et un artiste dont les clichés préfèrent soulever des interrogations plutôt que d’imposer des interprétations. Pour son projet Gods and Beasts, Rémi parcourt 22 000 km pour atteindre la Mongolie où il vivra en plein cœur des steppes pendant plusieurs mois. De son périple en moto à son séjour en Mongolie, de son immersion au sein de la communauté kazakh à son projet photo, le photographe nous explique cette expérience unique qui dépasse la dimension artistique pour atteindre une portée universelle.

Mais avant de vous plonger dans ce délicieux entretien, savourez le splendide portrait vidéo de Rémi Chapeaublanc par Martin Zarka:

Who are you? – Portrait of a photographer de Martin Zarka sur Vimeo.

J’ai cru comprendre que ta passion pour la photographie a toujours été sous-jacente, expliques-nous un peu tes débuts en photographie…

« J’ai découvert la photo de manière autodidacte vers 10-12 ans à travers mon père qui était photographe amateur. Il m’a passé son boîtier et puis j’ai commencé à m’amuser avec. De 15 à 17 ans j’ai appris la photo en argentique tout seul. J’ai appris à développer moi même mes négatifs, à faire mes tirages, le tout avec mon argent de poche ! À cette époque c’était plus un amusement donc j’ai abandonné la photo quand j’ai commencé mes études d’ingénieur en bioinformatique.

C’est plus tard en arrivant à Paris, il y a une dizaine d’années, que je me suis acheté mon premier appareil photo numérique avec mon premier salaire. Et c’est à ce moment là que j’ai redécouvert ma passion pour la photographie, tout en retrouvant mes automatismes. Ensuite tout s’est enchainé, j’ai monté un site de photographie : www.lense.fr. C’est ce site qui m’a permis d’approfondir ma maîtrise, de rencontrer des gens, à la fois des élèves mais aussi des professionnels. Puis j’ai été repéré par Sony France. »

 Dans mes travaux photos je n’essaye pas d’apporter des réponses mais de soulever des questions. C’est une volonté personnelle de me détacher de tout jugement.

Comment tu es passé d’un gros laboratoire de recherche publique à photographe à travers le monde ?

« J’adore le métier que je faisais avant. Je ne suis pas du tout parti par dégoût. Au contraire, à ce moment de ma vie j’ai eu le choix entre continuer un métier que j’aime, et essayer un nouveau métier que j’aime aussi. C’est un choix royal quand on a 24 ans ! Je me suis lancé un pari en me disant on verra ce que ça va donner… 5 ans après je suis toujours là (rires).

J’ai toujours gardé en tête que si je devais arrêter ça ne me ferait pas plus peur que ça parce que je pouvais toujours retourner soit dans la biologie, soit dans l’informatique. »

 

Comment t’es venue l’idée de ce projet ?

« Mon voyage a été comme une sorte de sas de décompression. Cela m’a surtout permis d’éviter une fracture culturelle trop grande, du type de l’européen qui arrive avec ses gros sabots. C’est en cherchant à les connaître et m’habituer à ce nouvel environnement que je me suis posé LA question. Je n’arrivais pas à comprendre le rapport entre les hommes et les animaux en Mongolie. Je ne parvenais pas à savoir qui était supérieur à qui, qui dominait qui, qui avait besoin de qui.

C’est pour cette raison que la façon dont ont été faites les photos suit une sorte de protocole. J’ai souhaité les photographier de façon identique pour tenter de les ramener sur un pied d’égalité, tout en laissant le spectateur juge de ces relations très complexes. »

 L’année d’après je suis retourné en Mongolie pour leur offrir les tirages. C’est dans ce deuxième voyage que je me suis affranchi de mon rôle de touriste, car un touriste ne revient pas.

C’est là le véritable message de « Gods and Beasts » ?

« Oui, j’ai voulu poser comme question aux spectateurs, entre eux dans ces portraits qui sont des dieux et qui sont des bêtes ? Quelles sont leurs interrelations ? Mais je tente aussi de renverser un peu les rôles dans ce jeu de regard, parce que ce sont presque les photos qui vont venir juger le spectateur. Dans mes travaux photos je n’essaye pas d’apporter des réponses mais de soulever des questions. C’est une volonté personnelle de me détacher de tout jugement. »

 

Avais-tu planifié la série photo avant de partir ?

« Non, la série photo n’a pas du tout été préméditée. Je me suis toujours laissé l’opportunité d’une mise en situation où je devais découvrir le sujet sur place. Je n’y vais pas du tout dans une optique de reportage. Je fais mes projets au sens premier de la découverte. De mon point de vue, tu ne peux expérimenter le véritable sens de la découverte que lorsque tu n’as aucune connaissance de la chose. Si tu commences à te renseigner en amont c’est différent et tu t’attends à trouver certaines choses, tandis que là c’était complètement l’inverse. »

Du point de vue de l’esthétique, comment es-tu parvenu à un résultat aussi saisissant ?

« Pour parler de technique de façon simple, j’ai utilisé un flash de studio sur batterie. Pour les photos intérieures, soit environ 2 tiers d’entre elles, j’ai essayé de clore au maximum les arrivées de lumière. Le contraste entre l’éclairage du flash et l’éclairage ambiant était suffisamment fort pour que l’appareil ne capte pas l ‘éclairage ambiant. Pour les photos en extérieur, j’attendais que le soleil se couche et je courrais après les animaux avec mon matos pour pourvoir les photographier (rires). »

 

Au niveau de l’intégration au sein de la communauté comment ça s’est passé ?

« C’est difficile d’évoquer ce point sans en parler des heures parce que le sujet du tourisme m’a toujours intrigué (voir projet touriste). Ça c’est bien passé parce que la Mongolie est un pays en voie de développement qui compte beaucoup sur le tourisme. Un européen qui vient en Mongolie est tout de suite bien accepté mais il est dans son rôle de touriste. J’ai voulu me détacher de ce rôle de touriste, c’est là que c’est plus compliqué. Se faire accepter dans une famille pour y vivre plusieurs semaines, ça commence à poser de vrais questions sociales parce que ce n’est normal pour personne.

L’année d’après je suis retourné en Mongolie pour leur offrir les tirages. C’est dans ce deuxième voyage que je me suis affranchi de mon rôle de touriste, car un touriste ne revient pas. »

Teaser du documentaire GODS & BEASTS de Remi Chapeaublanc // LeCrapo sur Vimeo.

On imagine que tu as eu des obstacles dans ce voyage…

« J’en ai eu pleins et d’ordres différents ! Mais c’est aussi ce que je recherchais, c’est avant tout un défi personnel quelque soient les étapes. D’un point de vue humain, je ne suis pas forcément quelqu’un de solitaire donc il y a le départ qui n’est pas évident, surtout pour arriver dans une famille en Mongolie avec laquelle la communication est limitée. Le fait d’y aller en moto m’a causé pas mal de problèmes mécaniques aussi. Puis, physiquement c’était un voyage éprouvant parce que je suis arrivé en hiver. Progressivement il faisait -10, -15, puis -20 pour descendre jusqu’à -40 degrés. Et puis évidemment, au niveau artistique c’est un challenge, j’avais envie d’en sortir un résultat qui soit à la hauteur de son investissement. »

Quels sont tes projets à présent ?

« En rentrant de ce voyage je suis passé à Sarajevo. Je suis tombé nez à nez avec les installations en ruines des JO d’Hiver de 1984 (article Impact). Là je me suis posé la question sur ce que sont devenus les athlètes Yougoslaves ? Les a-t-on abandonné aussi ? À travers mon regard de photographe, j’ai voulu entamer un questionnement global sur l’obsolescence. Est-ce qu’on entretient les choses ? Pourquoi on ne le fait pas ? Est-ce applicable à l’humain ? J’ai eu comme ambition de retrouver les athlètes et les ramener sur place pour les confronter à ces environnements. Bien sûr, qui dit déplacement, dit coût et organisation. À cause d’un manque de moyen j’ai mis ce projet en pause. J’ai encore besoin de 6 000 euros pour lui permettre d’aboutir.

Sur le plus long terme, je reste passionné par la problématique que j’ai commencé à poser sur le monde animal en Mongolie. Je souhaiterais l’étendre et creuser le sujet au niveau planétaire. J’aimerais explorer comment ce sujet pourrait être envisagé dans des types de pays différents. Je souhaiterais poser la question sur la modernité et la tradition tout en reliant avec le rapport homme et animal. »


Pour soutenir ou découvrir les projets de Rémi Chapeaublanc, c’est par ici : http://www.remichapeaublanc.com/

Photos : Rémi Chapeaublanc

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