Irène Frachon : médecin de profession, lanceur d’alerte par conviction

Elle incarne la figure charismatique et emblématique du whistleblower (lanceur d’alerte) à la française (« Lanceurs d’alerte : piège à convictions »). Irène Frachon, dont le biopic est en préparation, s’expose médiatiquement, subit des attaques, mais continue son action pour les victimes du Mediator. Son leitmotiv : « On va se battre : ne lâchez rien ! » est mis à rude épreuve alors que le grand procès du Mediator et des laboratoires Servier annoncé pour la mi-2015 pourrait être reporté, au plus tôt, en 2018.

« Mi-temps pneumo, mi-temps Mediator », résume Irène Frachon, médecin pneumologue, qui a révélé le scandale de ce médicament produit par les laboratoires Servier. Entre le tournage d’un biopic sur son action de lanceur d’alerte et les atermoiements de la justice, son emploi du temps Mediator s’annonce chargé.

Interrogée sur le renvoi du procès en 2018, Irène Frachon a promis d’en appeler à la ministre de la Justice et au président de la République :

L’affaire du Mediator, après avoir révélé les défaillances de nos institutions de santé publique, va-t-elle montrer le cynique dévoiement de notre justice ?

Un nouveau combat pour celle qui, depuis plusieurs années, ferraille contre Servier pour expliquer, aider les victimes du Mediator et contrer les dénégations du labo – « Le Mediator, ce n’est que trois morts. »

Lanceuse d’alerte obstinée

« J’ai dénoncé un crime. Sans le savoir, j’ai aussi lancé l’alerte sur le système du médicament », souligne Irène Frachon (« D’Edward Snowden à Hervé Falciani, zoom sur 10 lanceurs d’alerte »). Au début, elle voulait seulement arrêter la commercialisation du Mediator. Elle ne pensait pas que ce pourrait être le combat d’une vie… Dans le déni, Servier contre-attaque. Alertée en 2007, l’AFSSAPS lambine :

L’objectif n’était pas de mettre le bazar à l’AFSSAPS [l’agence du médicament devenue l’ANSM en 2012]. Mon but était de dénoncer un crime et des tromperies. Aujourd’hui, l’alerte que je lance porte sur le fait que la tromperie continue à faire des victimes.

Sa persévérance et son soutien indéfectible aux malades et à leur famille ont permis de mettre en évidence les défaillances du système du médicament et du contrôle qu’exercent les labos sur ce produit pas comme les autres :


Quentin Ravelli, chercheur au CNRS : « L’industrie pharmaceutique a développé une résistance à la critique comme la bactérie aux antibiotiques », par Mediapart.

Femme dénigrée

Dans le petit monde des experts médicaux, son franc-parler détonne. Pour expliquer la composition, l’utilisation (détournée) et le principe de la norfenfluramine (1), « un poison mortel pour les valves du cœur », Irène Frachon déballe de son sac des clipos, les assemble et les recompose.


Le Mediator pour les nuls par Irène Frachon, vidéo de France Inter.

Devant les juges de Nanterre, elle ressort ses clipos et parsème ses explications scientifiques d’onomatopées « pfoutt disparu dans les urines ». Son vocabulaire est parfois fleuri et populaire : « Qui c’est qui s’occupe de la pharmacovigilance, c’est bibi ! » Composé des ténors du barreau comme maître Hervé Temime, le clan Servier lève les yeux au ciel. Sa condescendance – pour cette femme, médecin, non-expert, praticienne dans un hôpital provincial – sourde.

Indirectement, Irène Frachon a subi des pressions. Le laboratoire pharmaceutique, qui ne l’a jamais menacée personnellement, agit via ses relais d’influence.

Je suis très sévèrement critiquée par une bonne partie de la sphère médico-expertale. C’est lié aux réseaux et aux relais très puissants de Servier. C’est un poison qui est distillé.

Irène Frachon estime que sa crédibilité est moquée et bousculée de façon incessante. « Je suis très dénigrée », concède cette battante, dont la vie « a complètement basculé avec cette affaire ».

Livre censuré

À l’origine de ce scandale sanitaire, son livre Mediator 150 mg : combien de morts ? a été censuré : une pression majeure orchestrée par Servier. Le 7 juin 2010, le tribunal de grande instance de Brest ordonne le retrait du titre Combien de morts ?
Son éditeur doit réimprimer, en urgence, plus de 5 000 copies avec ce titre Mediator 150 mg. Sous-titre censuré, une manchette révélatrice en creux du système Servier («Les méthodes de l’ombre du labo Servier») (2). Le 25 janvier 2013, la Cour d’appel de Rennes annule la censure du livre et condamne le laboratoire à verser 3 000 euros à son éditeur.

Irène Frachon, copie d’écran de la vidéo AFP « Procès Mediator : les victimes espèrent voir Servier condamné »

Irène Frachon, copie d’écran de la vidéo AFP « Procès Mediator : les victimes espèrent voir Servier condamné »

Brestoise entourée

Ses détracteurs sont très actifs, mais elle compte aussi de nombreux soutiens. Protégée par sa notoriété, elle se sait portée par la population, les malades et les associations de victimes. Pour cette cause qu’elle personnifie, elle sait qu’elle doit s’exposer médiatiquement, mais se garde de « devenir [une] médiatorologue ».
Des politiques de tout bord prennent sa défense, comme l’UMP, avec Xavier Bertrand, ancien ministre de la Santé. Ou Gérard Bapt, cardiologue et député PS de Haute-Garonne, qui a présidé la mission d’information parlementaire sur le Mediator. Certains responsables de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) la soutiennent :

Heureusement, à côté de ce réseau un peu glauque de Servier, des gens considèrent comme important ce que je fais.

Mais c’est à Brest, sa base où elle pratique la voile et le chant lyrique, que cette petite femme aux cheveux blonds tirés en arrière recharge ses batteries auprès de sa famille, de ses collègues et de ses amis, dont Charles Kermarec son éditeur brestois. Dans sa ville d’adoption où elle a suivi son mari ingénieur militaire nommé en Bretagne, elle se sent soutenue. Son travail et son action sont estimés par ses collègues et l’administration de son CHU.

Origines « protestantes bourgeoises » assumées

Née à Boulogne-Billancourt dans les Hauts-de-Seine, cette femme directe assume ses origines « protestantes bourgeoises ». Chemise blanche et veste côtelée marron assortie à son sac porté en bandoulière, elle arbore, à la ville comme à l’hôpital, sa croix huguenote, une croix de Malte fleurdelisée à laquelle est suspendue une petite colombe, symbole de paix.
Pendant ses études médicales, elle fréquente Aquilino Morelle, le conseiller politique éconduit de François Hollande, et des carabins de bonne famille, dont le cœur politique bat à gauche.
C’est dans ces années de formation qu’elle croise le chemin des laboratoires Servier pour la première fois. Jeune interne à l’hôpital Foch de Suresnes, elle est témoin des dégâts mortels de l’Isoméride, l’autre coupe-faim de Servier, dont le siège social se trouve à quelques centaines de mètres.

Fidélité scénarisée

Après avoir lancé l’alerte sur le Mediator, différentes instances lui ont proposé d’être expert. Très attachée à sa position de médecin et à sa ville, elle a choisi d’y rester : « Depuis que j’ai pris pied dans ce dossier, je suis à Brest et je me garde de toute friture sur la ligne. » À 52 ans , elle ne souhaite surtout pas changer de posture : « Je ne veux pas devenir un leader d’opinion, un politique, une experte, ou encore pire un dignologue. » Les victimes du Mediator ne comprendraient pas :

Elle est très humaine et à l’écoute des gens, souligne Annie, la sœur d’une victime. Elle n’a pas peur de ses opinions. Et elle n’est pas une politique.

Entre la médecin et les malades ou leurs proches, les relations sont fraternelles et sources de réconfort réciproque. Au procès de Nanterre, lui aussi ajourné, Irène Frachon prend des nouvelles, prodigue encouragements et conseils.

C’est scandaleux, s’indigne-t-elle. Je vais vous écrire pour vous préciser ce qu’il faut répondre au collègue expert.

Aguerrie aux situations d’urgence, cette ancienne de MSF sait garder son sang-froid et canaliser sa colère. « Mon seul moteur, c’est ces appels au secours », rappelle cette disciple d’Albert Schweitzer (théologien, médecin et Prix Nobel de la paix), à la foi protestante chevillée au corps. Son leitmotiv « On va se battre : ne lâchez rien ! » fait mouche auprès des victimes du Médiator.
Sa ténacité a inspiré Emmanuelle Bercot, la coscénariste de Polisse, qui a adapté son histoire au cinéma. Le film sera tourné cet automne à Brest, mais Irène Frachon a déjà décliné la possibilité de jouer son propre rôle. C’est Sidse Babett Knudsen, l’actrice de la série Borgen, qui a été choisie. Julia Roberts, l’héroïne éponyme du film Erin Brockovich, seule contre tous, n’était pas disponible ?

 


En savoir plus :

Faits et méfaits de l’industrie pharmaceutique, {SCIENCES²} de Libération :

1.

Métabolite actif de trois médicaments Servier : le benfluorex (Mediator) retiré du marché en 2009, la fenfluramine (Pondéral) et la dexfenfluramine (Isoméride) retirés du marché en France en 1997. « Les laboratoires Servier auraient dû spontanément retirer le benfluorex en 1997 lorsque l’Isoméride et le Ponderal, deux médicaments de la même famille, ont été eux-mêmes retirés du marché », a expliqué Philippe Lechat, ex-directeur de l’évaluation des médicaments à l’AFSSAPS (de 2007 à 2012), au procès Servier à Nanterre. Ce que confirme le rapport d’expertise judiciaire sur le Mediator présenté le 12 avril 2013 par le parquet de Paris : « la commercialisation du médicament, dont les « propriétés anorexigènes puissantes » sont confirmées, aurait dû être suspendue entre 1998 et 2003 »

2.

« Pour rentrer dans le groupe, il y avait une enquête de moralité, témoigne sur France Info un ancien visiteur médical recruté en 1976, année de la mise sur le marché du Mediator. D’anciens officiers supérieurs [une trentaine recrutés en priorité à la DGSE et à la DST, selon Le Canard enchaîné du 8 décembre 1999] étaient empruntés par Servier pour enquêter sur les gens dont les candidatures étaient retenues. Il fallait être dans le moule. Il y avait des principes à respecter. Tout d’abord, l’allégeance à la maison, l’allégeance à Jacques Servier. On avait des formations sur le livre qu’avait écrit à l’époque Jacques Servier, dont on faisait l’exégèse. On étudiait la morphologie de Monsieur Servier, les mouvements de ses oreilles, les battements de ses cils. »

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Journaliste print et Web, je m’intéresse aux relations sciences-société (brevet, laboratoires pharmaceutiques…). Curieux par nature (un tic professionnel), je suis un passionné d’art contemporain et de spectacle vivant (théâtre et danse).

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