Irmela Mensah Schramm, chasseuse de tags néo-nazis

Une vieille dame aux lunettes rondes et cheveux cendrés arpente le pavé de la capitale allemande. Le pas affirmé, elle balaie du regard chaque rue, de la plus grande avenue à la plus petite allée, en portant une attention particulière aux murs, poteaux et poubelles qui jalonnent son chemin. Affublée d’un sac en tissu blanc estampillé “Gegen Nazis” (littéralement “Contre les nazis”), elle scrute son environnement. La berlinoise est en chasse. Chaque fois que se dresse sur son parcours un tag représentant une croix gammée, un sticker du NPD (le principal parti d’extrême droite allemand) ou toute inscription portant un message à caractère raciste, antisémite ou homophobe, elle sort ses armes. Elle extrait alors de sa besace un chiffon imbibé de dissolvant, un grattoir ou une bombe de peinture noire. Et systématiquement elle efface, désintègre ou recouvre l’objet de son indignation. Avec pour seule récompense la sensation du devoir accompli, à peine trahie par un léger sourire satisfait qui apparait au recoin de ses lèvres aussitôt la tâche achevée.

A l’aube de ses 70 ans, Irmela Mensah Schramm est une chasseuse de tags néo-nazis, une “nettoyeuse politique” comme elle aime à se définir elle-même. Berlin est son territoire. Elle s’est donnée pour mission de débarrasser la ville de toute inscription haineuse et de tout symbole d’intolérance. Et cela fait bientôt 30 ans que cela dure.

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© Flickr

Ne plus détourner le regard : un passage à l’acte fondateur

L’activisme d’Irmela remonte à 1986. Alors qu’elle part travailler un matin, elle passe devant un sticker qui appelle à la libération du nazi Rudolf Hess, condamné à la prison à perpétuité lors des procès de Nüremberg. Le message la révolte, pourtant elle ne fait rien. Hantée par le souvenir de son inaction, elle se demande tout au long de la journée pourquoi elle ne l’a pas enlevé. Lorsqu’elle rentre chez elle dix heures plus tard, l’inscription est toujours là. Elle saisit alors son trousseau de clefs et fissure l’auto-collant, l’abîme jusqu’à le rendre illisible. La gratification qu’elle ressent à ce moment-là ne l’a plus jamais quittée. Catalyseur de son action, elle en constitue toujours le moteur. Depuis ce jour, elle a “décidé d’arrêter de regarder ailleurs”. Désormais plus rien n’entâche la détermination de cette vieille dame animée par la volonté d’en découdre avec la haine, pas même les 300 euros par mois qu’elle dépense en produits nettoyants ou les 30 heures hebdomadaires qu’elle consacre à son action. En bientôt trois décennies, Irmela a enlevé et effacé plus de 65.000 stickers et 130.000 tags. Elle a conservé la plupart des autocollants arrachés et possède des milliers de clichés des inscriptions qu’elle a détruites, comme autant de trophées qu’elle présente parfois dans des expositions à finalité pédagogique.

L’action d’Irmela est d’autant plus captivante qu’elle ne s’arrête pas au simple recouvrement de tags et graffitis néo-nazis. La force de son acte réside aussi dans le fait de conserver et exposer. Dans un pays qui doit composer avec le poids d’une mémoire historique lourde à porter, elle ne cherche pas à taire le néo-nazisme contemporain. Son acte de collecte suppose au contraire une pleine reconnaissance du phénomène qu’elle combat. Irmela semble avoir bien compris que renier n’est pas nier. Elle hérite humblement d’une histoire collective dont elle se fait pleinement sujet en combattant inlassablement toute forme de réminiscence du fantôme qui hante encore sa nation d’appartenance.

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© Flickr

“Détruire la haine” : un acte politique de désobéissance civile

Irmela Mensah Schramm est une militante politique. Face à l’indifférence globale et à la passivité généralisée, elle incarne une philosophie de l’action. Souvent soutenue, elle se voit parfois critiquée par des passants pour sa supposée intolérance. On lui reproche notamment de ne pas respecter la liberté d’expression de ceux qui ne pensent pas comme elle. A ceux-là, droite dans ses bottes et certaine du bien-fondé de son action, elle rétorque que la tolérance ne se mesure pas à la propension à tolérer l’intolérance.

Engagée dans une démarche de désobéissance civile, Irmela n’hésite pas à enfreindre le cadre légal pour mener à bien sa mission. Lorsqu’elle abîme l’objet qui supporte un sticker alors qu’elle le décolle, comme un logo de container abîmé par les frottements vifs de son grattoir, elle sait qu’elle s’expose à des poursuites pour “dégradation intentionnelle de propriété”. Mais qu’importe, la presque septuagénaire jugera toujours les dégâts causés par la présence d’une swastika nazie plus importants qu’une simple altération matérielle. Tout objet est réparable ; mais la souffrance engendrée par la culture de la haine laisse des traces indélébiles. Il est des occasions où le moral doit supplanter le légal.

Plusieurs fois confrontée aux forces de l’ordre, Irmela n’a d’ailleurs jamais été poursuivie en justice. Elle a même été nommée à l’Ordre national du mérite allemand. Une distinction qu’elle a d’ailleurs refusée, sans mépris aucun mais avec une grande désinvolture. Quelle valeur accorder à un honneur en d’autres temps octroyé aux plus hauts dignitaires nazis ?

C’est peut-être cette absence de demande de reconnaissance qui rend finalement Irmela Mensah Schramm si sympathique. Convaincue de contribuer à rendre la société allemande un peu meilleure, elle trouve sa gratification personnelle dans la seule réalisation de sa besogne quotidienne. Et tant qu’il restera des tags, stickers et graffitis néo-nazis, Irmela continuera son action.

La chasse reste ouverte.


Inspirés par cette personnalité atypique, deux documentaristes italiens ont réalisé un moyen-métrage sur son histoire, actuellement en cours de post-production. Voici le teaser :

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Auteure amateure, j’aime les mots qui résonnent et les idées qui déraisonnent.

    2 Commentaires

    • Répondre janvier 28, 2015

      Nanfray

      Très bel article, hâte de lire le prochain article de cette talentueuse nouvelle venue.

      Félicitations 😉

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