Jean-François Fourtou installe sa ruche-cabane dans une galerie du Marais

La mémoire est le terrain de jeu* de l’artiste Jean-François Fourtou, qui présente à la galerie Mitterrand Merci Louisette, une installation compactant en une tour-cabane tous les objets d’une vie.

Dans cette œuvre, vous jouez des frontières entre habitat animal/habitat humain, domestique/domestiqué et sauvage…

Jean-François Fourtou : « Absolument : Merci Louisette est à la fois une ruche et une cabane d’enfant – une maison pour humain reconstituée avec du mobilier. Cette installation est à la frontière des deux. »

© Laurent Lefèvre

© Laurent Lefèvre

Quelle est sa genèse ?

« Ce projet est le fruit de deux inspirations. La première est un héritage d’une tante décédée qui m’était chère, une femme très simple qui m’a légué tout son mobilier. J’ai voulu lui rendre hommage en réutilisant tous ses meubles et en faisant une autre maison qui résumerait sa vie. La deuxième source d’inspiration est une maison que je construis pour mes parents sur le thème d’une ruche. Cela va être une maison pour humain, mais inspirée d’une « architecture ruche » avec des alvéoles, des dégoulinures de miel, des abeilles géantes, des ramasseurs de miel. Merci Louisette est un peu le mix de ces deux maisons. Le lien entre ces deux univers, c’est le fil qui entoure cette ruche-cabane. »

Que représente-t-il ?

« On ne sait plus si ce fil d’aspect fragile tient l’ensemble ou si c’est une araignée qui a tissé sa toile. Cela pourrait être aussi le fil conducteur de la vie de cette tante ou un fil d’Ariane pour ne pas se perdre dans le labyrinthe. »

© Laurent Lefèvre

© Jean-François Fourtou. Courtesy Galerie Mitterrand. Photo Rebecca Fanuele

Dans Merci Louisette, quel rôle joue l’animalité ?

« Cette installation est à la frontière entre l’humain et l’animal, qui n’est pour moi qu’un prétexte pour proposer aux humains de réfléchir sur leur façon d’habiter et sur leurs propres souvenirs d’enfance. »

Tous les objets qui composent Merci Louisette appartenaient à votre tante…

« Elle nous a légué tout son mobilier et ses objets (photos de famille, montre, livres, diplôme…) : c’est 89 ans d’une vie qui sont entièrement repris pour cette installation. On retrouve même l’odeur de la maison quand on traverse la cabane. On y est vraiment comme dans un cocon, avec une sensation de « retour en arrière » : on ne sait plus si l’on est dans un cocon d’animal ou dans le ventre originaire de la mère… »

Pour découvrir votre travail, il faut entrer au sens propre dans votre installation !

« J’ai voulu que l’accès à cette cabane-ruche soit assez complexe : elle a un côté labyrinthique. On peut y accéder par deux côtés. On traverse des armoires. On se faufile. Cela se rétrécit de plus en plus. On a un peu l’impression d’être dans les entrailles d’une maison organique.  »

© Laurent Lefèvre

Les jours d’affluence, il pourrait y avoir un « embouteillage » à l’entrée : cela risque de créer des discussions intéressantes…

« Je l’espère ! Il y a des pauses prévues et l’on peut s’installer au cœur de la maison pour consulter toutes les photos de la vie de Louisette. Il y a aussi un film de famille des années 1970, une vidéo sans paroles dans laquelle j’apparais avec mon frère, ma tante Louisette et son fils. »

Dans votre travail sur les maisons (La Maison à l’envers, Lille Fantastic 2012), le familier devient souvent singulier…

« Absolument. Plus que familiers, les objets qui les composent sont souvent très ordinaires, assez modestes. Les spectateurs qui ont expérimenté ces maisons retrouvent leurs propres souvenirs de leurs grands-parents, de leurs tantes, parce que l’on a tous connu ou côtoyé ces objets. Ils se reconnaissent à travers les photos, les poses des photos, les odeurs : il y a un aspect général – assez « normal » disons : je réutilise des objets communs à tous les visiteurs –, transformé pour qu’ils se posent des questions sur leurs propres souvenirs et réminiscences d’enfant et sur leur passé. »

@ Jean-François Fourtou

@ Jean-François Fourtou

Vous aimez jouer sur les notions d’échelle…

« C’est une façon d’inviter les visiteurs, souvent des adultes, à retourner dans ce monde un peu oublié de leur enfance : les déstabiliser en les invitant à faire une expérience de perte de repères. Mes maisons sont souvent très visuelles d’extérieur, comme un objet très scénographique – cf. Maison tombée du Ciel, celle de Marrakech ou de Lille – . Mais quand on y entre, il y a un caractère beaucoup plus intime et singulier. On y perd ses repères et parfois le sens de l’équilibre : dans certaines maisons, il faut monter sur des meubles comme on le faisait à 4 ans. Très souvent, cela provoque des réactions étonnantes, surtout de la part des adultes. »

Jean-François Fourtou in Marrakech Morocco, vidéo en anglais.

Comment se déroulent vos expérimentations dans votre maison-atelier de Marrakech ?

« Je vis la plupart du temps à Marrakech, où j’ai réalisé plusieurs maisons dans cet esprit. Il y a notamment la maison dite de géant, au double de sa taille. À Marrakech, j’explore aussi le monde animal pour interroger comment on habite : j’ai une girafe géante dans une salle à manger, des orangs-outans dans un salon, plusieurs animaux qui envahissent les chambres. Et je viens de livrer une girafe de dix mètres de haut réalisée pour un bateau transatlantique : j’espère perturber les visiteurs et les surprendre avec des éléments inhabituels pour les déstabiliser par rapport à leur façon d’habiter. »

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© Jean-François Fourtou

Vous êtes souvent le sujet de vos propres expériences…

« Je me mets en scène pour montrer au visiteur ce qu’il peut expérimenter lui-même. Par exemple, cette maison de géant était une maison de campagne très rustique, où j’allais en vacances chez mon arrière-grand-mère. J’ai recréé la chambre au double de sa taille pour retrouver les sensations d’un enfant de 4 ans ; à l’échelle ¾, où un adulte est trop petit ; et à l’échelle 1/5e. J’ai fait une série de photos pour perturber le spectateur : on ne sait pas s’il s’agit de vraies photos ou si elles sont trafiquées. Cette maison-atelier à Marrakech, que j’occupe depuis une quinzaine d’années, est vraiment un laboratoire à ciel ouvert, où je commence à avoir beaucoup d’œuvres et où je teste mes nouvelles créations – par exemple, les vitrines Hermès de la rue de Sèvres que j’ai réalisées pendant un an. »

© Jean-François Fourtou

© Jean-François Fourtou

Pour tester votre travail, vous n’hésitez pas à parasiter votre propre maison !

« Que ce soit dans une galerie ou dans un magasin, cela me permet de m’adapter au lieu et de parasiter par mon travail un univers plutôt classique et de le rendre plus singulier pour perturber le visiteur. »

Pour préparer la visite de la galerie Mitterrand, faut-il se replonger dans ses souvenirs d’enfance ou tout oublier, surtout s’ils ont été douloureux ?

« Dans mon cas, ils n’étaient pas douloureux ! Ce n’est pas nécessaire de se replonger dans ses souvenirs. Il faut y aller un peu surpris et jouer le jeu : traverser la cabane, s’installer à l’intérieur, regarder les vidéos et les photos. C’est bien d’y aller sans idées préconçues et d’expérimenter pour voir si cela provoque une émotion ou un souvenir. »

@ Laurent Lefèvre

@ Laurent Lefèvre

Informations pratiques

Merci Louisette, Jean-François Fourtou

Du 10 avril au 16 mai 2015 à la galerie Mitterrand

79, rue du Temple 75003 Paris
Tél. : 01 43 26 12 05
Parkings : Centre Georges Pompidou

* Julie Crenn : Merci Louisette.

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Journaliste print et Web, je m’intéresse aux relations sciences-société (brevet, laboratoires pharmaceutiques…). Curieux par nature (un tic professionnel), je suis un passionné d’art contemporain et de spectacle vivant (théâtre et danse).

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