Jean-Paul Delfino: Saudade & United Passions

C’est autour d’un café sur une terrasse de la place de la Rotonde à Aix en Provence que nous avons eu le plaisir d’échanger quelques paroles avec Jean-Paul Delfino. Son nom ne vous dit peut-être rien mais cet autodidacte n’est autre que le plus grand spécialiste de la musique brésilienne en Europe. Son style, à l’aise et décontracté, il le doit surement aux années passées à côtoyer les plus grands noms de la Bossa Nova. Alors que sa vie, partagée entre Marseille et Rio, l’a mené à enfiler de nombreuses casquettes, ce n’est autre qu’un légendaire bandeau qui vient recouvrir sa tête mais non ses yeux d’observateur avéré. Retour sur un parcours des plus atypiques.

Jean-Paul, tu sors aujourd’hui (2 Mai, jour de notre rencontre) Saudade, ton nouveau roman. Comment t’es venue cette passion pour l’écriture?

« Lorsque je jouais au football, je devais être le seul joueur qui écrivais des poèmes – tous plus mauvais les uns que les autres soit dit en passant – que je jouais sur ma guitare. J’ai toujours aimé écrire. Je suis d’ailleurs sorti par hasard majeur de promo de l’institut de journalisme. Je dis par hasard car si les autres étudiants s’étaient rués sur les radios libres qui explosaient à l’époque pour écrire leur mémoire, moi j’ai écris un recueil de nouvelles, parce que j’étais trop épicurien pour écrire un recueil traditionnel. Avec les nouvelles, c’était soit 0 soit 20. J’ai eu 19,5, de quoi sortir major de promo! Ensuite, j’ai simplement suivi ma vocation. »

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Avant l’écriture, tu as donc été footballeur. Tu as notamment fréquenté les sélections jeunes françaises.

« C’est vrai que dans un autre temps, j’ai été footballeur de haut niveau. J’ai joué en sélection jeune entre 14 et 18 ans. J’étais non seulement le seul « footballeur-poète », mais aussi l’un des seuls jeunes professionnels à fumer des gauloises sans filtre dans les toilettes à la mi-temps! Mais ce n’était pas le même football qu’aujourd’hui. Tu avais un maillot, tu le défendais. »

Tu jouais à quel poste?

« J’étais un footballeur sans grande technique, mais j’avais déjà la carrure que j’ai aujourd’hui. Je jouais donc libéro, j’avais une réputation bien établie, et les attaquants me craignaient beaucoup. Les supporters adverses aussi d’ailleurs. Je me rappelle des matchs dans les quartiers de Marseille, où on se faisait tirer dessus à la carabine à plomb. On se faisait sortir par les CRS parfois, c’était effrayant. Aujourd’hui ça arrive assez régulièrement paraît-il, mais à l’époque c’était exceptionnel. C’est un peu à cause de ça que j’ai arrêté le football… Et les filles aussi ! Et puis mes genoux ont lâché, ça n’a pas aidé. »

Avec le recul, regrettes-tu de ne pas avoir poursuivi ta carrière?

« Je serais un footballeur à la retraite aujourd’hui, alors que paradoxalement je suis encore un assez jeune romancier. Donc sur la durée, j’y gagne. Financièrement, forcément je suis perdant, et encore à l’époque ont était pas payé comme les joueurs de nos jours. »

Je devais être l’un des seuls footballeurs à écrire des poèmes et à fumer des gauloises sans filtre dans les toilettes à la mi-temps!

Aujourd’hui sort donc Saudade, suite d’une longue série de romans consacrés au Brésil. D’où te viens cette amour pour ce pays?

« J’ai fait la première interview d’un génie de la musique brésilienne, Baden Powell, il y a 30 ans. En sortant de l’interview, je voulais faire mon travail correctement, donc creuser le sujet, acheter des bouquins sur Powell et sur la musique brésilienne en général. Les librairies françaises ne proposaient pas du tout de livres sur le sujet. Un ami d’enfance m’a donc conseillé d’écrire un livre sur la Bossa Nova, moi qui lui rabâchais mon envie d’être écrivain et d’aller au Brésil. Je suis donc parti, je suis tombé amoureux de ce pays, et je suis encore à ce jour le seul spécialiste de musique brésilienne en Europe à avoir consacré un livre sur le sujet. Une maison de production de cinéma m’a d’ailleurs passé commande pour une fiction de 90 minutes, retraçant l’histoire de la Bossa Nova. Ca sera tourné au Brésil, avec des acteurs brésiliens et un réalisateur brésilien (j’adorerais que ce réalisateur soit Valter Sales!). »

En parlant de musique brésilienne, on retrouve aujourd’hui beaucoup d’artistes qui s’en inspirent. Comment tu expliques ce phénomène?

« La musique brésilienne est celle qui fait la synthèse entre les rythmes africains, les mélodies européennes et les harmonies indiennes. C’est donc une musique universelle parmi tant d’autres. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les grands chanteurs brésiliens ont repris des classiques européens. Beaucoup d’entre eux ont été obligé de s’exiler pendant la dictature, qui a duré de 1964 à 1984. Gilberto Gil et Chico Buarque sont aller à Londres, Baden Powell à Baden-Baden, et ils ont joué avec les plus grands artistes de l’époque, que ce soit Pink Floyd, The Who ou Jimi Hendrixx. Le Brésil dévore tout ce qui vient de l’extérieur, et recréer quelque chose de différent. Et c’est valable notamment en musique ou en football. Si vous aimez la musique brésilienne, je viens de terminer l’écriture de 40 émissions sur la musique brésilienne qui seront diffusés sur tout le réseau France-Bleu en Juillet et en Août. La version papier sortira le 3 Juin prochain. »

Mais on ne normalise pas l’OM, c’est impossible !! […] Tu ne peux pas normaliser l’inormanisable !

Tu partages ton temps entre Rio de Janeiro et Aix-en-Provence. Toi qui a grandi près de Marseille, retrouves-tu des similitudes entre Rio et Marseille?

« Marseille et Rio sont deux villes qui se ressemblent beaucoup. Se sont tout d’abord deux ports. Ensuite, la topologie des deux villes est très similaire. Il y a les quartiers Nord à Marseille, et les favelas à Rio. Les deux villes ont également un grand centre industriel. Et il y a les quartiers Sud de Rio et le Prado et les quartiers Sud marseillais, qui sont les parties les plus « chics ». Marseille et Rio ont toutes les deux un symbole exceptionnel qui se ressemblent, avec la bonne mère et le corcovado. Enfin, à Marseille comme à Rio, le football est un phénomène sociétal. On pense biensûr au Vélodrôme et au Stade Maracana, deux chaudrons aux ambiances brulantes. Mais surtout, historiquement, il y a toujours eu un pont existant entre Marseille et Rio. Beaucoup de jeunes pépites brésiliennes annoncées débarquaient sur la Cannebière avec le statut de « nouveau-Pelé ». Arrivés à Marseille, les minots passaient leur temps en boite de nuit ou à l’infirmerie, et ils rentraient au Brésil en ayant joué 5 minutes pendant l’année. Mais c’était comme ça, ce petit côté mafieux qui unissait les deux villes. Aujourd’hui, ça serait impossible, avec Internet et les images qu’on obtient très rapidement. »

Tu es supporter de l’Olympique de Marseille. On entend beaucoup parlé de l’OM comme un club difficile à gérer, en marge du reste des autres clubs français. Que penses-tu de cette description?

« Il y a plusieurs années, on m’avait demandé de participer à un recueil de nouvelles qui s’appelait « Le tacle et la plume », avec des romanciers, marseillais ou non, qui écrivaient sur l’OM. On nous avait réuni à l’occasion d’un OM-PSG, nous étions dans le salon du président, et Marseille avait perdu 2 buts à 1. Autant vous dire que l’ambiance était plutôt tendue. Et je me rappelle que certains dirigeants, qui ne venaient pas de Marseille, venaient nous expliquer ce qu’était Marseille et l’Olympique de Marseille, et ça m’avait fait beaucoup rire. Ils ont voulu nous apprendre le management par le sport, en nous expliquant qu’il fallait « normaliser » le club. Mais on ne normalise pas l’OM, c’est impossible !! Tu fais avec les particularismes du club, avec tout ce qu’il comprend, tu ne le changes pas ! Tu ne peux pas normaliser l’inormanisable ! »

Ce n’est pas un hasard si le Brésil a obtenu coup sur coup la Coupe du Monde de football et les Jeux Olympiques. C’est une affaire de business.

Tu as écrit, avec Frédéric Auburtin, le scénario d’un film sur la création de la FIFA, appelé « United Passion », où l’on retrouvera notamment Gérard Depardieu dans le rôle principal. Peux-tu nous révéler quelques indiscrétions sur le film?

« Gérard Depardieu jouera en effet le rôle principal du film, celui de Jules Rimet, le français qui a présidé la FIFA pendant 33 ans et qui à créé la Coupe Du Monde. On retrouvera également Tim Roth, l’un des acteurs favoris de Quentin Tarantino. Il ne faut pas s’attendre à un film à charge sur la FIFA, on s’est contenté de poser des questions. On laisse les journalistes être curieux et mener une enquête plus approfondie, s’ils le désirent. De toute manière, beaucoup ne s’y risque pas. Car si tu t’attaques trop à la FIFA, attends-toi à ce que ton accréditation disparaisse. Il faut savoir que quand la FIFA va quelque part, les villes où se passent les matchs ne s’appartiennent plus. La FIFA régie tout, elle prend tout en charge. »

 

Quand Michel Platini demande au peuple brésilien de cesser les protestations le temps de la Coupe du Monde qui démarre dans un mois, qu’est-ce que cela t’inspire?

« La Coupe du Monde est une formidable caisse de résonnance. Tous les médias ont leurs micros et leurs caméras braqués sur le Brésil, c’est donc le meilleur moment pour faire passer un message. N’en déplaise à Michel Platini. »

Dans tous les cas, je serais supporter du Brésil et non de la France, car la Seleçao m’a toujours fait rêver.

Quel est l’intérêt du Brésil d’organiser la Coupe du Monde?

« Voyons les choses d’un point de vue géopolitique. Ce n’est pas un hasard si le Brésil a obtenu coup sur coup la Coupe du Monde de football et les Jeux Olympiques. C’est une affaire de business. Le Brésil est devenu un endroit suffisamment intéressant pour que les multinationales s’y implantent, avec une croissance qui oscille entre 7,5 et 13,5% par an. Pour le Brésil, c’est d’abord une reconnaissance internationale. Obtenir les deux plus grands événements sportifs de la planète, ça revient un peu à dire « votre pays est pacifié, la démocratie est respectée, donc on ne risque rien. Et financièrement, vous avez un vivier de consommateurs suffisamment large à nous offrir. Donc on vous offre les deux. »

On remarque que les français ont souvent une opinion erronée du Brésil. Partages-tu cet avis?

« Si la Coupe du Monde peut aider à changer le regard des gens, ça serait pas mal. Aujourd’hui, le Brésil fait parti des trois pays qui prennent le pouvoir dans le monde, avec la Chine et l’Inde, il faut se le mettre dans la tête ! Nous européens et surtout nous français, regardons le Brésil avec condescendance. Certains enfant me demandent encore si le Brésil a l’électricité, l’eau courante, la télévision…C’est juste symptomatique de ce que l’on leur apprend. Je voudrais juste que l’on sorte de ce mépris et qu’on oublie un peu les idées reçues. On n’avancera pas en restant bloqués sur ces idées reçues. Il faudrait que l’on fasse face à nos propres réalités et que l’on soit moins méprisants. »

Pour terminer, un petit pronostic pour la Coupe du Monde?

« D’un point de vue géopolitique, le Brésil ne peut pas se permettre de ne pas accéder aux demies-finales. Sur le plan purement sportif, mis à part le Brésil que je vois au moins en finale, je mettrais bien une pièce sur la Belgique. Une équipe jeune et extrêmement talentueuse, avec qui plus est beaucoup de joueurs ayant l’expérience du championnat anglais. Dans tous les cas, je serais supporter du Brésil et non de la France, car la Seleçao m’a toujours fait rêver. Le jeu qu’elle développe depuis toujours est un modèle. L’équipe de France m’a rarement fait rêver, et les évènements de ces dernières années ne m’ont certainement pas fait changer d’avis. »

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