Journalisme et carte de presse

La carte de presse a étonnamment occupé le devant de la scène médiatique voilà quelques jours. Une figure installée du paysage médiatique français a en effet vu la non-reconduction de la sienne, ce qui a provoqué des plaintes via sa propre émission de radio et même auprès de confrères. L’un d’eux, Patrick Cohen en l’occurrence, est allé jusqu’à concrétiser son indignation par l’action symbolique de déchirer sa propre carte. Une affaire d’apparence anecdotique, mais qui aura eu le mérite d’une chose : révéler la grande opacité qui règne autour des cartes de presse.

Un thème sous-traité

De même que la précarité d’une majorité de journalistes, la teneur de leurs formations, voire même leurs profils sociologiques d’origine, la carte de presse constitue un élément intéressant pour le public mais très peu traité par les journalistes. De fait, on distingue mal la différence entre le journaliste et le détenteur d’une carte de presse. Sur le terrain, sont souvent lancés stagiaires et autres pigistes afin d’effectuer le travail de recherche de l’information. Il n’est pas rare qu’à ces petits soldats du journalisme, les personnes interrogées parmi la population leur demandent de présenter une carte de presse, comme on réclame sa carte à un lieutenant de police pour s’assurer de la légitimité des questions éventuellement indiscrètes.

Cela ne marche pas de la sorte. La carte de presse est certes une carte professionnelle mais ne détermine pas la profession. Il est tout à fait possible d’être journaliste sans elle, et peut-être même de ne pas être journaliste tout en l’ayant dans la poche, notamment quand on s’occupe surtout d’animation d’émissions.

Patrick Cohen lors du 7-9 de France Inter

Patrick Cohen lors de son émission de radio matinale

Carte de presse : qui, comment, pourquoi

Tout d’abord, la carte de presse n’est pas une évidence, mais répond à un besoin. Un dossier doit prouver son éligibilité auprès du service compétent, à savoir la CCIJP, en justifiant que le travail de journalisme représente la moitié des revenus de la personne. Elle n’est donc pas délivrée, par exemple via son organe de presse employeur, dès que l’on pratique la profession. Ensuite, la carte de presse permet d’être employé plus de trois mois par une rédaction. Sûrement à la base prévue pour asseoir le statut de journaliste, la prérogative n’a plus beaucoup de sens face à l’emploi désormais fréquent de travailleurs temporaires. Surtout, la carte fait entrer son détenteur dans une niche fiscale qui offre des déductions de plusieurs milliers d’euros. Néanmoins il est possible d’en bénéficier sans la carte.

La carte de presse ouvre des portes, celles de structures officielles et d’événements telles les conférences de presse. D’une, le but du journalisme n’est pas d’entrer là où il est accepté. Cela n’est pas ce qu’on attend d’un quatrième pouvoir, à moins d’en retirer son caractère indépendant. De deux, lorsqu’est évoqué cet avantage, les journalistes l’entendent plus comme une capacité d’éviter les files d’attente et de recevoir des livres gratuitement envoyés directement depuis les maisons d’édition. Il s’agit donc d’un avantage plus d’agrément que de nécessité, le journaliste récupérant l’information d’une manière ou d’une autre, avec ou sans carte.

Finalement, la carte de presse est  au journalisme ce que la carte 12-25 est aux transports en commun. Elle offre des réductions à ceux qui rentrent dans ses critères. Mais toute personne peut tout de même pénétrer la rame sans elle, et jouir du service comme n’importe qui d’autre.

© girolame - Flickr

© girolame – Flickr

Un débat superficiel

L’élan de solidarité de Patrick Cohen semble faire croire à une réaction de la profession, ce qui n’est absolument pas le cas. Le SNJ, syndicat de journalistes, s’est par exemple exprimé à l’encontre (plutôt qu’en soutien) de la journaliste ayant perdu sa carte, et de sa tentative de victimisation. Poser la question de la définition du journalisme aurait été utile pour le public, même via la question de la carte de presse. Une personne vivant de la monétisation de son blog sur la cuisine ou la mode pourrait, sur le papier, la réclamer, doit-on la considérer comme journaliste ? Est-on toujours journaliste quand on s’occupe surtout d’une tâche de présentateur ? Elargir le débat à la situation globale des journalistes en France aurait été une poursuite logique des étonnements qu’a visiblement suscités la décision de la CCIJP.

Pourtant, rien de tout cela n’a semblé digne d’une indignation auprès de Patrick Cohen comme de sa consœur. De la même façon d’ailleurs que bien d’autres événements survenus au sein de la maison ronde ces derniers temps. L’arrêt de Là-bas si j’y suis cette année n’en est qu’un des récents épisodes. L’absence d’approfondissement est d’autant plus regrettable que tout cela se passe sur un média de service public, ayant donc en principe des exigences supérieures en terme d’intérêt général lors des prises de paroles de chaque intervenant. Et qui ici ont été mobilisées pour une affaire strictement personnelle d’octroi d’une carte.

  • share on facebook
  • share on twitter
  • share on google+

Simple rédacteur web indépendant, s'intéresse à peu près à tout, du moment qu'on peut écrire dessus.

    1 Commentaire

    • Répondre février 25, 2019

      Etienne Dorville

      Quand un journaliste déchire sa carte c’est tout simplement une insulte à tous les jeunes qui se démènent pour l’obtenir. La journaliste, Pascale Clark, qui n’avait pas obtenu le renouvellement de la sienne était employée en tant qu’intermittente du spectacle, un moyen pour France Inter de précariser sa situation. Notez au passage qu’il est illégal de rémunérer une journaliste de cette manière. Bravo le service public ! Il suffisait pour elle de demander à faire examiner son cas par la seconde commission de la carte de presse pour l’obtenir. Seulement, c’est beaucoup plus spectaculaire pour Partrick Cohen (dernier de sa promotion à l’école de journalisme de Lille) de déchirer sa carte plutôt que de dénoncer les agissements intolérables de son employeur.

    Votre avis

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.