La Biélorussie gomme ses frontières avec la Russie

La Biélorussie et la Russie respecteront dorénavant les visas décernés mutuellement par les deux pays aux citoyens de pays tiers, tout comme les interdictions d’entrée des étrangers et de sortie de leurs citoyens respectifs.

Un nouveau rapprochement

Le 2 mars dernier, à Moscou, s’est ainsi tenue une réunion de l’Union de la Russie et de la Biélorussie, en présence des Présidents Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko. Visiblement satisfait des avancées, le Président russe a laconiquement présenté leur contenu :

Nous sommes d’accord pour continuer le projet après la création d’une sphère de visas commune. Dans ce but, nous préparons déjà un texte sur l’acceptation mutuelle des visas accordés aux citoyens des pays tiers.

Selon les observateurs russes, le visa commun, ainsi que la création de « listes noires » communes, sont les prochaines étapes en direction d’une intégration encore plus importante de la Biélorussie avec la Russie. Néanmoins, le Bélarus n’a pas toujours voulu d’un tel dénouement.

4185209317_ef0665d294_z

Lorsqu’en janvier dernier, Grigori Rapota, secrétaire général de l’Union de la Russie et de la Biélorussie, avait ainsi affirmé explicitement qu’il existait une possibilité d’intronisation d’un visa commun entre la Russie et la Biélorussie, permettant ainsi de séjourner sur le territoire respectif des deux pays, le Ministère des Affaires Etrangères biélorusse s’était empressé de démentir, soulignant même qu’aucune négociation concrète n’avait eu lieu en ce sens.

L’Etat de l’Union

Ce ne sont pas les seuls accords paraphés par les deux parties. En effet, un accord prévoyant un respect mutuel des Russes et des Biélorusses au sujet des interdictions de séjour à été signé, tout comme la mise en place dans les organes nationaux responsables respectifs d’une politique visant à contrôler les voyages à l’étranger de leurs citoyens mutuels.

Ainsi, une personne interdite d’entrée sur le territoire russe n’aura pas le droit d’enter en Biélorussie et inversement, tout comme un Biélorusse privé par son gouvernement de départ à l’étranger, ne pourra plus franchir la frontière russe, complètement ouverte jusqu’alors, les contrôles aux frontières entre les deux pays n’étant plus en vigueur depuis le milieu des années 90.

L’Union de le Russie et de la Biélorussie ne fait donc que se renforcer dans une logique d’alliance de confédérations possédant le même espace douanier.

Une parade militaire en Biélorussie - © Flickr

Une parade militaire en Biélorussie – © Flickr

Appelée aussi par les Russes l’Etat de l’Union, l’Union de la Russie et de la Biélorussie a été créée suite à deux traités successifs signés entre les deux pays. Il s’agit tout d’abord du Traité de l’Union de la Biélorussie et la Russie daté du 2 avril 1997, complété deux ans plus tard par le Traité de l’Union slave signé le 8 décembre 1999. Il est à noter que cette Union possède aussi en son sein trois autres pays considérés comme « observateurs ».

Il s’agit de la Serbie, alliée historique de Moscou, mais aussi de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, toutes deux en position de sécession par rapport à la Géorgie depuis 1992, uniquement reconnues au niveau international par la Russie ainsi que par seulement trois autres Etats (Nicaragua, Venezuela, Nauru), et qui se sont ainsi vues offrir de la part de Moscou une existence diplomatique visant à les légitimer, mais évidemment toujours dans une logique d’allégeance au Kremlin.

Selon le Front populaire biélorusse, importante force d’opposition à la dictature de Loukachenko, la possibilité de réaliser un détour pour les opposants au régime, qui pouvaient ainsi entrer en Russie et ensuite fuir ailleurs, fera incessamment sous peu partie du passé.

Une Biélorussie au bord du gouffre

Le changement de position de Minsk sur la question des visas communs n’est pourtant pas la seule surprise de cette réunion.

Alexandre Loukachenko a ainsi affirmé soutenir l’élargissement des fonctions et du pouvoir de l’Union Economique Eurasiatique, fer de lance du programme intégrateur de Vladimir Poutine, qui, à part la Russie et la Biélorussie, unit aussi le Kazakhstan et l’Arménie.

En parallèle, les Premiers Ministres respectifs, Dimitri Medvedev et Andrei Kobiakov, ont aussi signé un plan anti-crise économique commun, dans le but, entre autres, d’endiguer la chute du rouble.

Vladimir Poutine a parlé d’une « succession de projets communs, visant à créer du travail et ouvrir de nouvelles entreprises », prenant en exemple la construction d’une centrale nucléaire en Biélorussie, chose qui n’aurait évidemment pas été possible sans le financement de  Moscou. Loukachenko, tel un véritable porte-parole, s’est quant à lui montré plus offensif :

Ceux qui pensent que les obstacles qui se dressent devant nous sont insurmontables devraient se calmer. Nous nous en sortirons.

Dos au mur et étranglé financièrement dans un pays où le PIB nominal par habitant s’élève à 8195€ (chiffres de 2014) et où l’inflation se situe à un taux de 19 % (statistiques pour l’année 2013), Loukachenko vend à la Russie les derniers attributs de sa souveraineté en échange d’un soutien économique, ainsi que d’une place un peu plus intéressante d’un point de vue diplomatique,  en tant qu’intermédiaire éventuel entre Moscou et l’Union Européenne, comme le démontre le fait que les négociations dans le cadre de la crise ukrainienne se sont déjà tenues par deux fois dans la capitale biélorusse en septembre 2014, et dernièrement, en février 2015.

Minsk – © Flickr

 

La stratégie russe

Pour récompenser la loyauté de Loukachenko, Vladimir Poutine l’a décoré de l’ordre d’Alexandre Nevski, héros national russe du XIIIème siècle connu pour ses victoires militaires sur les Suédois et l’Ordre Teutonique, constituant la plus haute distinction pouvant être décernée à un étranger.

Incontestablement, Poutine voit la Biélorussie comme un allié fidèle dans l’optique de construction d’un nouveau « glacis » d’inspiration soviétique, comme en témoignent ses paroles à la fin de l’entrevue :

Notre rapport à vous est bien connu, je voudrais une nouvelle fois souligner que sans votre activité et votre ouverture dans la question du rapprochement entre la Biélorussie et la Russie, il n’y aurait pas d’État confédéré, pas de zone économique commune, et pas non plus d’Union Eurasiatique.

Cette nécessité de « glacis » occupe une place prépondérante dans l’histoire d’une Russie obsédée par sa propre protection et qui garde constamment en mémoire le passage de la Volga par les Huns en 374, l’invasion mongole à l’aube du XIIIème siècle, la campagne de Russie de Napoléon en 1812, ou plus récemment l’invasion allemande via l’opération Barbarossa débutée en 1941, et qui avait vu les troupes d’Adolf Hitler s’enfoncer dangereusement dans les vastes étendues locales.

Ce « glacis », littéralement en train de se former dans l’Est de l’Ukraine avec l’émergence des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk sert aujourd’hui à Vladimir Poutine d’arme de séduction massive auprès de ses concitoyens, tout comme d’un moyen de « fuir en avant », et ainsi oublier une situation économique et sociale interne inégale, souvent difficile, et surtout aggravée par la crise du rouble cet hiver.

  • share on facebook
  • share on twitter
  • share on google+

Diplômé d’un Master d’Histoire, je suis un passionné de l’actualité internationale en général, avec une préférence pour l’Europe de l’Est, ses peuples et ses cultures.

    Votre avis

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.