La passion pour le vin, une mondialisation à la française ?

« C’est de la bombe ça ! » Voilà ce qu’a lâché le président François Hollande au Salon de l’agriculture devant les caméras, suite à une dégustation d’un grand cru Bergerac qui ne l’a visiblement pas laissé indifférent. La scène a de quoi faire sourire. Si ce commentaire est loin de briller par sa pertinence œnologique, il dit néanmoins quelque chose de la place qu’occupe le vin dans la culture française. Au pays de Rabelais, celui-ci fait pleinement partie de la gastronomie et des plaisirs de la table. Mais si les grands crus continuent de très bien s’exporter, la mondialisation est passée par là. Aujourd’hui, les vins californiens et chiliens rivalisent directement avec les Bordeaux et les Bourgogne.

Le géographe Jean-Robert Pitte rappelle que le vin a gagné le Nouveau Monde grâce aux colons européens, parmi lesquels figuraient de nombreux Français. C’est le cas de Jean-Louis Vignes, un Bordelais qui arrive à Los Angeles en 1831 et se met à planter des cépages européens. Même chose pour Paul Masson, un Bourguignon, qui est parvenu à maintenir son activité viticole pendant la période de la prohibition, moyennant quelques arrangements avec les autorités. Ces colons ont pu adapter les techniques de vinifications qui avaient été développées en Europe. Très tôt les Américains se sont intéressés à la vigne. Lorsqu’il était ambassadeur à Paris en 1789-1799, Thomas Jefferson a parcouru de nombreux vignobles français. Devenu président des États-Unis, il commande les meilleurs vins dans les meilleurs millésimes avec l’idée de faire de son pays une grande nation de vin : « Nous pourrions produire aux États-Unis une aussi grande variété de vins qu’en Europe, pas tout à fait les mêmes mais aussi bons ». La prophétie semble bien en passe de se réaliser…

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Un Quintessa 1998, vin californien qui utilise des cépages Cabernet-Sauvignon, Merlot, Cabernet Franc… © Flickr

À travers son combat acharné contre les protestants, Louis XIV aura très largement contribué à la diffusion du vin en Afrique du Sud. Les huguenots français, chassés du royaume par la Révocation de l’Édit de Nantes, rejoignent les Hollandais au Cap en 1688 et en profitent pour développer la culture viticole. Ces vins connaissent surtout un grand succès auprès des consommateurs anglais. La principale raison est que les consommateurs des pays producteurs d’Europe se cantonnaient, par chauvinisme, à leurs seules productions nationales. Mais les choses ont-elles vraiment changé depuis quatre siècles ?

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Le vignoble de l’Ormarins Wine Estate, au pied des montagnes à Franschhoek au Cap, Afrique du Sud, XVIIIe siècle. © Wikimedia Commons

A partir du XVIIe siècle, les vins français, qui transitent par Londres ou Amsterdam, connaissent également un grand succès au Japon où ils sont utilisés comme cadeaux pour les autorités. Dès lors que le pays s’ouvre à la modernité occidentale vers 1868, les diplomates japonais en visite à Paris découvrent avec intérêt le goût du vin. L’empereur Meiji apprécie tellement les vins européens, français en particulier, qu’il en offre dans les banquets officiels. Pour marquer l’avènement de l’empereur Taisho en 1916, un cuisinier prépare même un menu français avec un banquet arrosé des meilleurs vins : château Yquem 1900, château Margaux 1877, champagne Pommery, cognac. Le vin est vu alors comme un symbole de la modernité.

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Le vin se porte très bien au Japon © Flickr

Mais mondialisation du vin ne doit pas rimer avec uniformisation. La solution ne peut être de copier les meilleurs crus. Comme le souligne Jean-Robert Pitte, chaque vin relève d’une culture dans toutes ses dimensions et doit, à ce titre, cultiver sa spécificité : « Chaque vigneron, chaque maître de chai est libre de ses choix et possède donc le pouvoir de tirer des accents personnalisés du sol, du climat, du millésime, du matériel végétal et des raisins récoltés dont il a la charge. C’est exactement la même chose en littérature pour un écrivain avec une langue donnée, en musique pour un interprète avec une partition, en cuisine pour un chef avec une recette ».

– Jean-Robert Pitte, Le désir du vin à la conquête du monde, Fayard, 2009.

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Diplômé d'un master d’histoire et sciences humaines, j'ai enseigné l'histoire-géographie en collège. Je m'intéresse actuellement à l'évolution des sociétés, aux questions géopolitiques et aux enjeux liés à la mondialisation

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