La Pologne face à la colère de ses agriculteurs

Depuis le début de l’année 2015, c’est un véritable bras de fer qui oppose le gouvernement d’Ewa Kopacz au monde agricole.
Entre le blocus des routes par l’intermédiaire de leurs tracteurs, ou encore l’installation d’un « village vert » sous les fenêtres du ministère de l’agriculture local, la situation paraît très compliquée à gérer pour un pouvoir central qui aime tant se faire passer pour le bon élève de l’Union Européenne aux yeux de Bruxelles.

Une situation tendue

Ce genre de protestations et de blocus n’avait plus connu une telle ampleur en Pologne depuis la fin des années 90, lorsque les agriculteurs, menés alors par Andrzej Lepper, étaient alors massivement descendus dans les rues.

Néanmoins, aujourd’hui, il ne semble pas forcément possible pour Slawomir Izdebski, le leader actuel du mouvement, de réussir à recréer un mouvement aussi massif que lors de cette période.

L’humeur des agriculteurs polonais est loin d’être au beau fixe. Beaucoup d’entre eux sont d’accord pour souligner que bloquer les routes avec leurs tracteurs n’est pas forcément une bonne idée, mais que mettre du purin devant le siège du ministre de l’agriculture Marek Sawicki en serait une bien meilleure.

Blocus des agriculteurs – © Flickr

Retour en arrière

Il y a un peu plus de 10 ans, tout semblait pourtant aller pour le mieux.

En effet, c’est bien le secteur primaire qui a d’abord profité de l’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne en mai 2004, le fonctionnement de la Politique Agricole Commune, qui régule d’un côté le niveau de production mais fournit des aides financières liées à la taille des exploitations, n’ayant pas encore atteint ses limites.

En presque 11 ans de présence dans l’U.E., les agriculteurs Polonais ont obtenu 97 milliards de zlotys (disséminés parmi les 1.4 millions de propriétaires terriens) soit 23.3 milliards d’euros. Les agriculteurs ont ainsi pu améliorer leurs machines de production, acheter des terres, ou encore reconstruire les exploitations.

Il est néanmoins à noter que bon nombre d’entre eux se sont lourdement endettés en pensant que l’embellie leur permettrait d’assumer des dépenses importantes.

Selon Eurostat, le revenu des agriculteurs polonais a augmenté de 45% entre 2005 et 2011. Dans le même temps la valeur de la production végétale a augmenté de 2.9%, des services aux agriculteurs de 2.4%, et l’agrotourisme de 16%.

Andrzej Sobocinski, agriculteur en Poméranie témoigne : « Le mythe de l’agriculteur Polonais arriéré a disparu. Dans les années 80 nous faisions encore la majorité des tâches à la main, aujourd’hui tout est différent. »

Grâce à l’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne, un passage de témoin générationnel a aussi pu avoir lieu. Beaucoup d’agriculteurs plus vieux ont ainsi transmis leur terres à leurs enfants, ce qui est à l’origine de la disparition des exploitations de terres complètement improductives de moins de 2.5 hectares.

L’année 2012 a ainsi été l’une des plus réussies, le colza et le blé de consommation atteignant les prix les plus élevés de l’histoire agricole locale.

Jeszkowice, Dolny Śląsk, Poland - © Flickr

Jeszkowice, Dolny Śląsk, Poland – © Flickr

Une chute vertigineuse

Mais, depuis 3 ans, les prix s’effondrent .

Depuis le 1er janvier les prix du blé et du colza sont achetés en moyenne 30% moins cher qu’ en 2012. Les données d’Eurostat datant de l’automne 2014 ne laissent aucun doute : l’agriculture traverse une crise. Si au sein de l’Union Européenne, les bénéfices du monde agricole ont baissé de près d’1.7%, ils ont par contre plongé de presque 6% en Pologne. L’embargo russe sur les produits alimentaires en provenance de l’U.E. pose lui aussi problème.

Il est en effet à noter que la Russie était le 2ème plus grand marché d’exportation des produits agricoles de l’U.E. Ici, les Polonais perdent les marchés du porc, et des fruits et légumes. Les agriculteurs répètent souvent : « Nous subissons le prix de la politique polonaise internationale », ayant évidemment à l’esprit le comportement des dirigeants locaux en rapport à la crise ukrainienne.

Les postulats

Les agriculteurs demandent tout d’abord une intervention de l’Etat sur le marché porcin, c’est-à-dire une aide financière, qui serait ainsi une compensation des prix trop bas du marché. Cela semble impossible à réaliser, sous peine de briser les règles de Bruxelles sur la non-intervention étatique dans le secteur privé.

Les exploitants sont également las de devoir payer des amendes pour un production trop importante, en particulier de lait, ce qui les oblige soit a jeter et gaspiller, soit à payer cher l’absurdité de la Politique Agricole Commune. Ils réclament au gouvernement d’urgentes négociations avec la Commission Européenne.

Ils réclament enfin l’allongement de l’interdiction de l’achat de terres cultivables par des investisseurs étrangers, et censé cesser en 2016.

Le flou persiste

Le Lundi 2 mars, les agriculteurs ont décidé d’arrêter de manifester sous les fenêtres de Ministère de l’Agriculture après avoir une nouvelle fois présenté leurs postulats lors de négociations avec le pouvoir. Si la promesse d’une réponse rapide a été donnée aux agriculteurs, c’est bien la méfiance qui règne.

Slawomir Izdebski – © Flickr

Les paroles de Slawomir Izdebski au micro de la 1ère radio du pays, RMF FM, font ainsi parfaitement état de la situation :

Nos propositions ont été acceptées par le vice-ministre Nalewajk et il est censé nous apporter une réponse d’ici à la fin de la semaine. Nous retournons à nos champs, organiserons des rassemblement régionaux, et le 15 mars notre syndicat a son rassemblement national. Entre-temps nous amasserons des signatures pour notre pétition visant à faire démissionner Sawicki de son poste de Ministre de l’Agriculture.

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Diplômé d’un Master d’Histoire, je suis un passionné de l’actualité internationale en général, avec une préférence pour l’Europe de l’Est, ses peuples et ses cultures.

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