La sinistre « prophétie auto-réalisatrice » de Bachar Al-Assad

La visite de trois députés français au dictateur syrien le 25 février est un nouvel épisode dans le dégel des relations entre Bachar al-Assad et l’Occident, depuis le déclenchement de la révolution syrienne en mars 2011. Bien que cette rencontre n’ait pas été téléguidée par Paris, elle est révélatrice d’une nouvelle tendance prônée par certains: le renouement du dialogue avec le « Maître de Damas ».

Les manifestants pacifiques de 2011 : « ces terroristes »

Alors que le Printemps arabe bat son plein, les chefs d’État de la région sont emportés les uns après les autres par des mouvements populaires. En mars 2011, la contestation gagne la Syrie de Bachar al-Assad, dont la famille règne sans partage depuis plus de 40 ans. Le régime, pour se donner les moyens de se défendre, établit sans tarder une stratégie simple mais efficace: les manifestants pro-démocratiques sont tous des terroristes manipulés de l’extérieur. Il va user de ce leitmotiv à outrance à destination des puissances occidentales, conscientes que leurs premiers ennemis sont avant tout les islamistes radicaux.

Peu audible au début de la révolution syrienne, isolé sur la scène diplomatique à cause de l’ampleur des exactions de ses services de sécurité, Bachar al-Assad ne tient que grâce au soutien inconditionnel des Russes et des Iraniens. Accroché au pouvoir comme une sangsue, il va alors être le maitre d’œuvre d’une « prophétie auto-réalisatrice » digne du pire des Machiavel. Tant pis s’il livre au passage son pays au chaos et à la destruction, son destin présidentiel est au-dessus de tout.

La politique de Damas et la radicalisation de la rébellion

L’un des déclencheurs du Printemps arabe en Syrie fut la torture et l’assassinat par la police d’un dangereux « terroriste » de 13 ans, Hamza, coupable d’un grave attentat en inscrivant sur un mur « A bas Assad ». Le dictateur va en effet donner carte blanche à ses services de sécurité pour réprimer par tous les moyens les manifestations largement pacifiques, au nom de la « lutte contre le terrorisme ». Cette politique va contraindre les réfractaires à prendre les armes.

Pour donner davantage de crédibilité à son argumentation, il libère les milliers d’islamistes qui croupissaient dans ses geôles. Ceux-ci, victimes des pires supplices dans les prisons syriennes, ont de la haine à revendre et vont œuvrer sans le savoir dans le dessein du dictateur en distillant l’islamisme radical auprès de la rébellion et les pratiques guerrières qui en découlent.

Lorsque la guerre fait rage, que l’ennemi se permet toutes les atrocités imaginables, que le sentiment d’abandon se renforce vis-à-vis de la communauté internationale, une idéologie dans tout son absolu devient la valeur refuge pour une frange des combattants survivant dans l’enfer qu’est devenu la Syrie.
Le Front Al-Nosra, la plus médiatique milice islamiste affiliée à Al-Qaida, tombe dans le piège tendu par le régime en prenant soin de reproduire les horreurs commises par les services de sécurité syriens : exécutions sommaires, tortures, assassinats d’« apostats ». Plus caractéristique de la nébuleuse djihadiste, ils vont aussi procéder à l’enlèvement de journalistes étrangers. Ces éléments, largement relayés dans le monde, entament le capital de sympathie dont jouissait la rébellion auprès de l’Occident.

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Front al-Nosra Alep

Une stratégie payante

Malgré l’usage de gaz mortel par les soldats d’al-Assad fils, avéré par des journalistes, malgré les témoignages et les preuves de la répression féroce contre les rebelles et les civils accablant le régime, la plupart des chancelleries occidentales abandonnent l’idée d’équiper militairement les insurgés sur le terrain et cessent de réclamer le départ de Bachar al-Assad comme condition préalable à toute ouverture de négociation. La peur de l’islamisme radical prend le pas sur les horreurs commises par le pouvoir central.
L’affirmation en Syrie de l’État islamique en Irak et au Levant va constituer la cerise sur le gâteau pour « le boucher de Damas ». D’abord née en Irak sous l’occupation américaine, l’organisation anti-occidentale se rabat en 2012 sur le chaos syrien et y germe comme une fleur sur du purin.

Propagande pro Bachar al-Assad - © Flickr

Propagande pro Bachar al-Assad – © Flickr

Bachar peut se frotter les mains, sa stratégie paye. La rébellion est plus divisée que jamais. Une partie s’étant définitivement engagée vers la radicalisation, et l’autre partie la combattant activement. Pour le régime, les pressions s’atténuent sur le terrain et l’intervention de la coalition internationale en Syrie formée à l’été 2014 autours des États-Unis pour éradiquer l’EI, renforce ce répit. Leurs bombardements affaiblissent un ennemi direct, et la mise en place d’une coopération militaire officieuse entre les États-majors alliés et le régime syrien permet au dictateur de se placer comme un acteur clé dans la lutte contre le « terrorisme ».

Bachar Al-Assad à nouveau fréquentable?

De là, Bachar Al-Assad multiplie les rencontres avec les médias occidentaux friands des discours alarmistes sur l’expansion du terrorisme réel ou supposé. Rien qu’en janvier, Paris-Match, la BBC et le très sérieux Foreign Affairs le rencontrent. Le contenu bien rodé de ces entretiens est tout sauf surprenant, le dictateur apparait comme un froid-politique dont le discours se résumerait en une rengaine : « Ce n’est pas moi qui tue tout le monde en Syrie, ce sont les méchants terroristes et leurs alliés saoudiens et qataris  ».

La démarche de ces journalistes prête à débat : à la recherche du scoop ou par volonté de mieux comprendre, ils contribuent à diffuser l’image d’un président légitime à s’exprimer au nom des Syriens, débitant contres-vérités sur contres-vérités, s’appliquant à réduire la rébellion aux seules mouvances radicales. Repris par de nombreux canaux d’informations, ce constat erroné est fait au détriment de l’Armée syrienne libre, myriade de milices « modérées », certes affaiblie mais encore existante. Cette fascination pour les hommes en noir qui a le mérite de faire vendre du papier, donnerait presqu’à croire que certains journalistes seraient au service du régime syrien.

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Membres de l’Armée syrienne libre

Car force est de constater que Bachar al-Assad, après avoir été honni, est en passe de réussir sa magistrale manœuvre politique. A force de diaboliser l’opposition qu’il a poussée en partie dans le gouffre de la radicalisation, il provoque à contrecoup sa propre dédiabolisation. Les composantes djihadistes de la rébellion sont, selon lui, la preuve qu’il a toujours eu raison. Mais, le Front al-Nosra ou l’EI ne sont que les conséquences voulues par un régime prêt à tous les crimes pour sa survie.
Au lendemain des attentats parisiens, la visite des parlementaires français le 25 février à Bachar est révélatrice : la priorité est l’éradication de l’EI. Au nom d’une « realpolitik » sinistre, il est nécessaire de renouer avec Bachar Al-Assad puisque les ennemis de nos ennemis seraient nos amis.

Le dictateur peut entrevoir sa victoire politique. Mais finalement tout ça pour quoi ? Certes, il est encore chef d’État, mais son pouvoir s’est transformé en vent qui souffle sur un champ de ruine. Ce rapprochement prôné par certains, ferait oublier qu’il est à l’origine d’une guerre totale ayant fait plus de 200 000 morts et 3,5 millions de réfugiés, qu’il est coupable d’avoir morcelé la Syrie, favorisé l’expansion de l’État islamique pour la réussite de ses plans, provoqué le chaos dans la région. Bref, qu’il n’est plus que le « Boucher de Damas ». Les actes commis par Bachar Al Assad sont largement suffisants pour qu’il devienne à jamais une personnalité infréquentable. Aux diplomates de trouver des nouveaux interlocuteurs.

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Journaliste en devenir, spécialisé sur la géopolitique africaine et moyen-orientale

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