L’Aquila, la ville fantôme

Imagine que tu arrives par un soir d’avril 2015 à L’Aquila. Tu ne connais alors presque rien de cette ville, tout juste les quelques informations que tu as glanées sur Wikipedia ou TripAdvisor avant ton départ. Tu sais qu’il s’agit de la capitale des Abruzzes, une province centrale de l’Italie où il fait plutôt froid en comparaison du reste du pays. Tu sais que la région a pour spécialité le savoureux Pecorino et les délicieux spaghettis alla chitarra. Tu sais surtout que L’Aquila a été frappée par un violent tremblement de terre en 2009, le 6 Avril précisément. Tu sais que la ville a été gravement touchée ; plus de 300 personnes sont mortes et des dizaines de milliers d’autres ont été forcées à évacuer. Tu te souviens de la mise en scène grotesque orchestrée trois mois plus tard par Berlusconi. Tu revois le Cavaliere, profitant sans vergogne de l’exposition médiatique accrue par la tenue du sommet du G8 en Italie, déambuler d’un air exagérément contrit aux côtés d’Obama, Sarkozy et consorts dans les décombres – tu avais vu les images en direct sur BFM TV.

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En arrivant sur les lieux six ans après le drame, tu te dis que tu ne verras sûrement que peu de traces du séisme ; qu’après tout, une ville développée du cœur de l’Europe ne saurait rester des années en état de délabrement avancé. Tu te dis que les sommes considérables débloquées par les fonds d’urgence internationaux ont forcément permis d’enclencher rapidement et efficacement le processus de reconstruction de la ville. Que de toutes façons il n’est pas possible de laisser des milliers de sinistrés (sur)vivre dans des baraquements de fortune dans les campagnes environnantes. Pas quand l’argent est là. Surtout pas à deux heures d’avion de chez toi.

Mais tu as tort.

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Une plongée dans l’irréelle réalité

Alors quand tu arrives à L’Aquila en cette fraîche soirée du printemps 2015, tu n’es pas préparé à ce que tu vas voir, encore moins à ce que tu vas ressentir. Tu te retrouves à arpenter les rues d’un centre-ville désert et plongé dans l’obscurité d’une nuit si épaisse qu’elle semble ne pas avoir pris fin depuis six ans. Dans la pénombre, tu distingues difficilement les édifices. Tu aperçois quelques échafaudages de ci de là, sans prendre encore la mesure de leur (omni)présence dans la ville. De l’obscurité surgissent parfois quelques silhouettes humaines, qui marchent seules ou par petits groupes. Tu cherches un point de lumière, un restaurant ou un bar. Mais tu ne trouves rien. Le silence est assourdissant. Tu captes des énergies étranges, lourdes. Il règne ici une ambiance morbide qui te met mal à l’aise.

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A un moment, tu passes près d’un camion de l’armée italienne qui sécurise la zona rossa, interdite d’accès, et tu t’imagines évoluer dans un décor de cinéma ; comme si le tournage d’un film catastrophe avait eu lieu ici et une fois terminé avait tout emporté avec lui, ne laissant que de faux murs délabrés en carton-pâte et une froide ambiance de vide.

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Pourtant tu sais que ce n’est pas un décor de film ; rien de tout ceci n’est factice. Les gravats sont bien réels, tu les vois d’ailleurs distinctement maintenant qu’il fait jour. Tout comme les effets personnels des milliers de sinistrés qui ont dû abandonner en urgence leurs habitations. Tu es bouleversé en passant devant cette résidence étudiante dont la façade a été entièrement détruite, laissant voir l’intérieur de l’édifice. Depuis la rue, à la fois protégé et caché par la grille de protection, tu observes chaque table, chaque lit, chaque vêtement qui traîne encore au milieu des décombres. Tu regardes les photos des victimes, prenant soin de t’arrêter sur le visage de chacun des treize étudiants qui y ont trouvé la mort. Tu te dis qu’ils devaient dormir paisiblement quand les premières secousses ont été ressenties à 3h32 cette fameuse nuit du 6 avril.

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Petit à petit ce tremblement de terre qui n’était pour toi qu’une information abstraite mise en scène par les médias devient une réalité concrète. Tu vois les dégâts matériels, tu entends le silence des victimes, tu ressens leur drame. L’aura funeste de la ville te rappelle qu’ici la vie ne s’est pas paisiblement éteinte mais a été brutalement fauchée.

Bientôt tu es pris en étau : tu cherches à te placer en communion avec le lieu mais quoique tu fasses tu restes cet étranger distancié, spectateur de la scène, toujours à l’abri derrière les grilles de protection. Malgré tes bonnes intentions tu sais que tu ne vaux pas mieux que le touriste indélicat qui est en train de prendre un selfie devant des décombres à côté de toi. Tourisme morbide ou compatissant, au fond quelle différence ? Quand les habitants retourneront à leur baraquement de secours demain, toi tu seras loin.

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Appréhender une ville en résilience

Alors faute de pouvoir faire mieux tu écoutes attentivement les témoignages que les gens veulent bien te livrer. Les locaux te font part de leur colère et de leur indignation. Tu apprends que depuis le séisme, la corruption sévit comme jamais à L’Aquila. Dans un contexte de récession économique, le déblocage d’une grande quantité d’argent a réveillé de mauvaises pratiques : détournements de fonds et clientélisme sont désormais monnaie courante. On soupçonne les hommes politiques locaux de se faire grassement payer pour l’octroi de contrats de reconstruction.

Les faits de corruption ont récemment poussé le maire de L’Aquila à la démission. Massimo Cialente a lui-même déclaré lors de son allocution de départ le 12 janvier 2014 avoir perdu toute légitimité après que quatre membres de son administration ont été mis en examen, quatre autres faisant déjà l’objet d’une enquête policière.

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Mais la démission et les remords du maire ne suffisent pas à calmer la colère des sinistrés. Ils te l’expriment même brutalement. Ils sont excédés par la corruption des cols blancs et les lenteurs bureaucratiques qui pèsent sur la gestion de l’après-séisme. Ils refusent de laisser le chantier aux mains de chefs de projet qui ne cherchent qu’à en rationaliser le processus. Ils exigent de pouvoir se réapproprier leur ville, eux qui en sont l’âme et lui donnent son souffle.

Tu comprends alors que ces sinistrés ne demandent pas tant d’avoir de nouveau un toit au-dessus de leur tête que de récupérer ce qu’était leur vie. Car ce ne sont pas seulement des maisons qui ont été détruites, mais toute une dynamique sociale construite autour de la piazza, la place, lieu de rencontre spontanée des habitants. Jeunes, âgés, aisés, modestes, qu’importait tant que l’on savourait ensemble des cantuccini croquants trempés dans un expresso fumant, jurant de son accent chantant à l’oreille de son voisin de tablée.

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Depuis six ans, au lieu des voix populaires qui résonnent, c’est le silence qui règne dans les rues de L’Aquila. Aujourd’hui tu t’y promènes comme dans une ville fantôme, hantée par le souvenir évanoui d’une vie qu’elle n’a plus.

L’Aquila è morto. Viva L’Aquila!

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© RaBoe – 078 via Wikimedia Commons

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Auteure amateure, j’aime les mots qui résonnent et les idées qui déraisonnent.

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