Le chaos libyen et la France, cette « glorieuse » va-t-en guerre

C’était, le 17 février, le 4ème anniversaire de la révolution libyenne qui avait provoqué le renversement de Mouammar Khadafi. La Libye ne l’a guère célébré puisqu’elle est en voie de disparaître. Au moins deux gouvernements revendiquent l’autorité sur le pays. Il s’y superpose d’innombrables milices souvent tribales, parfois islamistes qui s’affrontent pour un bout de territoire. Toujours au détriment des civils, pris en otage dans une guerre sans merci. Le ralliement de quelques groupes armées à l’État islamique à la fin de 2014 n’a fait que rendre le paysage géopolitique du pays plus confus.

Que s’est il passé depuis l’intervention fracassante de l’OTAN en mars 2011, sous la houlette de la France, qui a mis à bas le régime du sanguinaire Mouammar Kadhafi?

Conséquence directe, la guerre au Mali

L’une des conséquences directes de la destitution du « Colonel » fut le retour dans leurs pays respectifs des milliers de mercenaires engagés par Tripoli, chargés des armes récupérées dans les innombrables stocks disposés par le défunt régime. Ces militaires, pour beaucoup d’entre eux, étaient des Touaregs du Sahel. Forts de leur nouveaux matériels et de leur science de la guerre, ils n’ont pas tardé à se mêler à la géopolitique locale. Pour ce faire, ils se sont acoquinés dans le nord-Mali avec les narco-islamistes nombreux dans la zone, notamment Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et le vieux parti indépendantiste touareg laïc (MNLA), qui, contestant l’autorité de Bamako depuis des années, attendait son heure.

Une offensive éclaire s’ensuivit un an plus tard dans l’État le plus faible de la région, le Mali. Le MNLA, après avoir concouru activement à « leur guerre de libération » s’est fait évincer par les « groupes terroristes » qui leur a ponctionné au passage une part importante de leur effectif.

Encouragés par leurs prises de guerre et par la faible résistance de l’armée malienne, les enturbannés se sont crus plus grands que leur ombre et ont lancé leur armée de Pickups contre Bamako.

Et à nouveau, la France a promptement réagi. Bénéficiant de l’unité sacrée politique et populaire dans ces cas précis où le « méchant » est facilement identifiable, Hollande s’est lancé à la rescousse des Maliens. Fort d’une victoire sans équivoque sur les « groupes terroristes » qui ne pouvaient pas grand chose face à la puissance de feu de l’armée française, le Chef d’État  s’est offert par la suite un bain de foule à Bamako. Il a d’ailleurs qualifié cette journée comme « la plus importante de (sa) vie politique ».

Hollande Tombouctou

Hollande à Tombouctou

Voilà un scénario bien étrange. La France se glorifie d’avoir « sauvé le peuple malien », mais son intervention au Mali n’a finalement pour but que de réparer les pots cassés auparavant en Libye. Mémoire de poisson rouge ou aveuglement volontaire ? Qu’importe, ce fut une occasion pour Paris de bander ses muscles et de redorer son image. La pompeuse distinction de la France, « pays des droits de l’homme », reprenait sens.

Les conséquences régionales de la décapitation du régime libyen ne se sont donc pas faites attendre et ce, dans l’indifférence médiatique.

Le silence coupable des médias

Car pendant ce temps là, à mesure que la Libye sombrait dans le chaos, elle tombait également dans l’oubli.  Après avoir été sous les feux de la rampe en 2011, elle a subi un silence coupable des médias qui avaient pourtant appelé d’une seule voix à sauver Benghazi promise à un massacre certain. Aujourd’hui la situation du pays n’est plus que traitée épisodiquement par les canaux d’information, lorsque des événements impliquent des acteurs extérieurs, comme récemment l’intervention égyptienne. Par gêne, peut-être, d’évoquer la tragédie libyenne après avoir bruyamment encensé l’intervention française…

L’après Khadafi, entre business et inaction

L’opération Harmattan a certes mis à bas un dictateur aussi grotesque que sanguinaire, mais elle a également provoqué la désagrégation totale d’une autorité centrale et à contrecoup, une déstabilisation régionale. Parce qu’il était la personnification du Dictateur, où tous les pouvoirs convergeaient vers lui et sa famille, Khadafi était l’État depuis son accession au pouvoir en 1968. Et si les militaires pensent « opérationnel » c’est au détriment d’une projection à long terme. Aucune transition sérieuse n’a été envisagée par les différents acteurs pour pallier à cette disparition. La France et ses alliés se sont aussitôt retirés du théâtre libyen après avoir, au préalable, revêtu leur habit de sauveur.

Évidemment, la France n’a pas agi uniquement pour les beaux yeux des Libyens et des Maliens. Pour des dirigeants en mal de popularité dans l’opinion publique, s’en aller guerroyer victorieusement à l’extérieur ne peut que soulager leur cote dans les sondages. Et outre le pétrole en Libye où Total et consort ont engrangé quelques jolis contrats, l’intervention dans les deux pays africains fut l’occasion de déployer tout l’attirail militaire made in France. Chacun a pu constater « l’efficacité », « la précision », « la puissance » en situation réelle des hélicoptères Gazelle, des véhicules blindés Renault ou autres avions de combat Rafale.

Grâce à cette promotion, ce dernier s’est d’ailleurs enfin vendu le 16 février, après 30 ans de disette, à l’Égypte, confrontée à l’État islamique dans le Sinaï, mais aussi à l’anarchie libyenne sur sa frontière Ouest. Paris tire donc bénéfice de son implication dans le chaos libyen et signe un contrat de 5 milliards d’euros d’armement avec un pays très peu réputé pour son respect des droits de l’homme…

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Jean-Yves le Drian et Abdel Fatah Al-Sissi lors de la conclusion de la vente des Rafales

Guidée par l’émotion et par l’appétit commercial et politique, sans approche raisonnable de l’événement (malgré la participation active de notre philosophe national BHL ! ), la France, dans son obsession à préserver son « rang », est donc condamnée à une course sans fin pour éteindre ces brasiers qu’elle a elle-même contribué à attiser. La Libye en a payé le prix le fort et s’enfonce chaque jour un peu plus  dans le chaos, alors que le spectre d’une nouvelle intervention étrangère se précise.

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Journaliste en devenir, spécialisé sur la géopolitique africaine et moyen-orientale

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