Le drame des anciens interprètes afghans

Depuis la fin de l’occupation soviétique du pays, l’Afghanistan  n’a eu de cesse d’être en proie à de nouveaux conflits internes. Lorsqu’en 1992, les moudjahidines réussissent à renverser les autorités communistes en place, l’avenir est plein de promesses. Mais voilà, les seigneurs de la guerre ne parviennent pas à se partager les pouvoirs et se livrent une lutte implacable. En août 1992 débute une véritable guerre civile opposant les troupes du commandant Massoud, alors Ministre de la Défense et celles de Gulbuddin Hekmatyar[1], fondateur et leader du parti Hezb-e-Islami Gulbuddin. Finalement, Massoud réussit à le faire battre en retraite et ils signèrent un accord de paix le 25 mai 1992. Hekmatyar devint alors Premier Ministre. Mais voilà que celui-ci est reconnu coupable d’avoir attenté à la vie du Président Mojadeddi. L’accord ne tient plus et le conflit armé reprend. En 1993, Massoud démissionne de son poste de ministre et Hekmatyar fait son retour au gouvernement. Pendant les quatre années qui suivent, les seigneurs de la guerre ne vont avoir de cesse de lutter les uns contre les autres, tuant des milliers de civils. L’Afghanistan est attaqué en son  cœur, et la blessure n’est pas prête de se refermer. Pendant ce temps, les talibans, qui appartiennent à l’ethnie pachtoune majoritaire dans le pays,  prennent de plus en plus de terrain. Ils sont entre autres soutenus par les services secrets pakistanais qui y voient la possibilité de créer un gouvernement afghan leur étant favorable. De 1996 à 2001, les talibans sont au pouvoir de facto en Afghanistan, car l’Alliance du Nord[2], reconnue par l’ONU comme le gouvernement officiel n’arrive pas à s’imposer. Mais les attentats du 11 septembre vont venir changer la donne.

A gauche de l'image, un interprète afghan traduit l'échange entre les soldats britanniques et les deux hommes - © Flickr

A gauche de l’image, un interprète afghan traduit l’échange entre les soldats britanniques et les deux hommes – © Flickr

Arrivée des forces étrangères en Afghanistan

C’est la résolution 1386 du Conseil de sécurité de l’ONU qui donne naissance à la Force internationale d’assistance à la sécurité (l’Isaf) afin d’ « d’aider l’Autorité intérimaire afghane[3] à maintenir la sécurité à Kaboul et dans ses environs, de telle sorte que l’Autorité intérimaire afghane et le personnel d3es Nations Unies puissent travailler dans un environnement sûr ». C’est Hamid Karzai qui est nommé chef de l’Autorité intérimaire afghane. Le discours officiel est clair : il s’agit de redonner une stabilité politique au pays et lutter contre le terrorisme. Pour y parvenir, les forces étrangères savent qu’elles ont besoin du soutien de la population locale. Et c’est là que les interprètes afghans vont jouer un rôle majeur.

Des interprètes locaux aux côtés des militaires étrangers

L’Afghanistan est un des pays les plus morcelés du monde, tant sur le plan de son relief que sur celui de sa composition ethnique. La population afghane est composée de Pachtounes, ethnie majoritaire du pays dont sont issus les talibans, mais aussi de Tadjiks, de turcophones tels que les Ouzbeks ou les Turkmènes et enfin les Hazaras. On y compte aussi d’autres minorités comme les Arabes ou les Baloutches[4]. C’est ainsi qu’il est très vite devenu impératif pour les forces étrangères en place de pouvoir compter sur un nombre conséquent d’interprètes locaux, afin de pouvoir communiquer avec la population hétéroclite du pays et s’assurer leur soutien.

Ils ont sauvé bon nombre de vies, et aujourd’hui, c’est pour la leur qu’ils se battent, seuls, terriblement seuls.

Ainsi, de nombreux afghans se sont retrouvés à partager la vie des soldats étrangers. Pour la plupart, travailler pour les forces d’occupation revenait à participer à la libération du pays de l’oppression talibane pour le reconstruire sur de nouvelles bases. Car c’était bien la promesse des Etats-Unis et de ses alliés : anéantir la menace talibane. Le 28 décembre 2014, l’ISAF a cessé d’être. Aujourd’hui, place à la formation des forces d’autorités afghanes jusqu’au retrait définitif de tous les soldats étrangers en 2017. Mais voilà, le bilan des treize années d’occupation étrangère est bien amer pour la population afghane. La situation économique du pays est très mauvaise mais surtout, les talibans reprennent du terrain. Et c’est ce qui effraie de plus en plus les anciens interprètes afghans ayant travaillé pour les forces étrangères. Ils reçoivent des menaces, n’osent plus sortir de chez eux et des membres de leurs famille sont eux aussi visés.

Les procédures aministratives sont soit d’une lenteur extrême, soit imposent des conditions drastiques aux candidats, et pendant ce temps, la situation des interprètes se détériore.

Face à l’ampleur du danger auquel ils doivent faire face, ils sont nombreux à vouloir s’installer dans les pays pour lesquels ils ont joué le rôle d’interprètes. Mais voilà, rares sont ceux à qui sont accordés des visas, malgré des programmes spécifiques mis en place tels que le SIV aux Etats-Unis. La situation écœure bon nombre de militaires, qui y voient un total manquement de nos gouvernements à leurs engagements. Certains ont décidé de se battre pour remédier à cette situation injuste, comme Matt Zeller, ancien militaire américain posté en Afghanistan.

© Marines - Flickr

© Marines – Flickr

Une loyauté à deux vitesses

Matt Zeller aurait pu mourir en Afghanistan si Janis Shinwari, alors interprète pour les Américains ne l’avait pas sauvé. Car comme le déclare lui-même le soldat américain, Mr. Shinwari, comme tant d’interprètes, ont apporté une aide inestimable aux troupes de l’Isaf. Ils n’ont pas hésité à mettre leur vie en danger pour remercier ceux qui se disaient venir libérer leur pays. Aujourd’hui, alors que les troupes étrangères quittent le pays, ces aniciens interprètes sont en danger et demandent de l’aide. Mais voilà que nos gouvernements font la sourde oreille. Les procédures aministratives sont soit d’une lenteur extrême, soit imposent des conditions drastiques aux candidats, et pendant ce temps, la situation des interprètes se détériore.

© rep.louiseslaughter - Flickr  Matt Zeller  et Janis Shinwari au Capitole

© rep.louiseslaughter – Flickr
Matt Zeller et Janis Shinwari au Capitole  en compagnie de Mme Laughter, députée démocrate

Même lorsqu’ils parviennent à obtenir un visa, leur quotidien est loin de devenir plus aisépour autant. Comme le rapporte l’article « No Way To Treat an Ally » publié dans le Washington Free Beacon, la nouvelle vie dans le pays d’accueil peut très vite devenir un véritable cauchemar. Habitation insalubre, difficultés à trouver un emploi, etc., bref, le rêve américain ressemble plus à un mauvais film d’horreur.

Notre attitude face à l’égard de ces anciens interprètes est une honte, mais aussi un manquement total à tous nos principes. S’ils sont aujourd’hui en danger, c’est parce qu’ils ont accepté de nous aider, et sans leur aide, nous aurions compté davantage de pertes. Ils ont sauvé bon nombre de vies, et aujourd’hui, c’est pour la leur qu’ils se battent, seuls, terriblement seuls. Nous partons d’Afghanistan sans nous préoccuper des conséquences pour ceux qui nous ont fait confiance et à qui nous avons fait miroiter tant de belles choses. Nous avions promis de redonner à ce pays un futur digne de ce nom et de le libérer des menaces extrémistes. Beaucoup de ces habitants nous ont crus et aujourd’hui ce sont eux qui paient le prix fort pour nos erreurs. Nous poussons même l’indécence jusqu’à boucher nos oreilles pour ne pas entendre leurs cris. Jusqu’à quand allons-nous comporter de la sorte avant de comprendre qu’en agissant ainsi, nous créons le terreau favorable aux conflits de demain ?

Si ce sujet vous intéresse, ne manquez pas le documentaire du journaliste Ben Anderson pour Vice News  intitulé « the Afghan interpreters »:

[1] Il collaborera avec la CIA à plusieurs reprises, notamment dans l’Opération Cyclone qui visait à armer les rebelles afghans pour renverser le gouvernement cmuniste alors en place en Afghanistan. Comble de l’ironie, Il sera à l’origine de nombreuses attaques contre les forces de la Coalition ainsi que contre l’administration Karzai dans les années 2000. Gulbuddin Hekmatyar est aujourd’hui considéré par ses anciens protecteurs comme un terroriste très dangereux.

[2] « Les hommes de l’Alliance sont majoritairement d’origine ouzbek, tadjike et hazara, trois communautés minoritaires en Afghanistan mais qui, réunies, représentent 60 % de la population. Ils ne comprennent pas de leaders pachtounes, qui composent le plus important groupe ethnique de la société afghane. Cette situation les prive, aux yeux de la population, d’une certaine légitimité ». http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/actualite/attentat/alliancequi.html

[3] Mise en place par l’Accord sur l’Afghanistan du 5 Décembre 2001 et signé à Bonn

[4] https://iris.univ-tlse2.fr/moodle-ent/pluginfile.php/134377/mod_resource/content/0/Afghanistan_la_nation_introuvable.pdf

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Auteure passionnée et touche-à-tout, je prends plaisir à user de mon merveilleux clavier d'ordinateur pour rédiger des articles divers et variés. Et comble du comble, mon clavier a l'air d'aimer ça.

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