Les dessous du trafic d’héroïne au Kenya: Interview de Margarita Dimova

Depuis quelques années les médias s’exclament sur une explosion du trafic d’héroïne au Kenya qui serait devenu une plaque tournante de ce marché lucratif. Or, déjà au début du XXème siècle le pays que l’on surnomme le “berceau de l’humanité” abritait une importante contrebande d’opium. En réalité, c’est depuis les année 1970 que le marché de l’héroïne au Kenya a débuté son ascension et non pas depuis ces dix dernières années comme il est trop souvent répété. C’est en partie ce que vient nous rappeler le Dr. Margarita Dimova tout en nous révélant le fonctionnement de ce trafic au niveau local et national. Au terme de plusieurs années de recherche, celle qui est désormais une des spécialistes de la question vient nous renseigner sur les acteurs, les codes et l’organisation du trafic d’héroïne en Afrique de l’Est.

Comment es-tu parvenue à mener ton enquête et t’infiltrer dans ces réseaux informels ?
How did you manage to investigate and infiltrate yourself in these informal networks?

« J’avais déjà quelques contacts dans des organisations criminelles grâce à des recherches faites auparavant à Nairobi avec le British Institute of Eastern Africa. Il s’avérait que certains d’entre eux étaient des trafiquants d’héroïne. Ils travaillaient au sein de petites organisations criminelles amorphes.

En revanche à Mombasa, j’ai formé mon réseau moi-même. Le marché étant beaucoup plus grand que celui de Nairobi, j’ai rapidement été mise en contact avec des trafiquants d’héroïne qui m’ont emmenée dans les principaux lieux de vente. Bien que ces marchés soient relativement cachés, ils ne sont pas inaccessibles. L’accès à ces endroits est bien plus simple que ce que la plupart des gens peuvent s’imaginer. Ceci dit, cela est surtout vrai pour le trafic de drogue à l’échelle locale, urbaine. »

“I already had a few contacts in criminal formations from previous fieldwork in Nairobi with the British Institute in Eastern Africa. Some of them turned out to be heroin dealers. They were working for small, rather amorphous criminal formations.

In Mombasa, I relied on my own snowballing sampling. Since it is a much bigger market compared to Nairobi, I was very quickly introduced to some of the heroin dealers who brought me to the key selling locations. Even if these markets are relatively hidden, they are not impossible to access. Access was much easier than what most people think. But then again this is at a low, street-level.”

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© Flickr

Tu parles donc le Swahili couramment ?
So you speak fluent Swahili?

« Oui, et cela m’a beaucoup aidé. A Nairobi je me servais de ‘facilitateurs’ qui m’aidaient à accéder à ces réseaux, mais à Mombasa j’étais seule. Par contre, avec des représentants des forces de l’ordre ou des hauts fonctionnaires de l’état les conversations avaient lieu en anglais car ils préféraient parler anglais. »

“Yes, and it definitely made a difference. I was using facilitators to help me get access in Nairobi, but in Mombasa I was on my own. However, conversations that happened with official figures such as law enforcers and other kind of state representatives were in English, simply because they prefer speaking English.”

 Il est inexact de parler des dirigeants politiques comme des barons de la drogue

Une de tes découvertes principales est ce que tu appelles « Extended Networks of Reliance ». Pourrais-tu nous en dire plus ?
One of you main findings is what you labeled: ‘Extended Networks of Reliance’. Could you define that?

« Cette notion provient de l’idée que la criminalité n’est pas forcement organisée. Ce concept s’attaque à deux présuppositions que nous avons à propos du fonctionnement de l’économie illicite en Afrique, notamment en ce qui concerne les drogues.

La première, est que le trafic de drogues est contrôlé et géré par des personnalités politiques – cette présupposition est le résultat d’une longue obsession sur les niveaux de corruption subis dans des contextes similaires à ceux du Kenya. En fait, ces politiques ne sont en grande partie que des ‘facilitateurs’ dont le rôle est celui d’un intermédiaire qui relie des intérêts politiques avec des entreprises privées licites et illicites.

La majorité de la distribution locale d’héroïne est faite par voie aérienne depuis le Kenya et l’Ouganda. Autrement, elle provient de Tanzanie par voie terrestre.

La deuxième présupposition est que le crime est organisé autour d’une structure dans le style d’une mafia. Ce n’est toutefois pas nécessairement le cas. Par exemple, les groupes avec lesquels j’ai travaillé au Kenya avaient plutôt une structure horizontale dans laquelle une hiérarchie existe mais demeure extrêmement volatile et interchangeable. Nous parlons souvent d’opérations ad hoc dans lesquelles on peut faire passer en contrebande quoi que ce soit entre 5kg et 5 tonnes d’héroïne. Même si quelques figures clés peuvent être impliquées dans une variété d’opérations, elles ne font généralement pas partie de la même configuration.

C’est pour cela qu’il est inexact de parler des dirigeants politiques comme des barons de la drogue. Ils peuvent faciliter le travail du trafiquant de drogues tout comme ils peuvent faciliter l’importation de… tongs en contournant les taxes, les frais de transport ou quoi que ce soit d’autre. Les connections informelles sont très importantes car elles regroupent différents types d’ « expertise » au sein de différentes sortes d’opérations. »

© Reuters

© Reuters

“It stems from the idea that crime is not necessarily organised. It attacks two presuppositions that we have about how illicit economies work in Africa, especially regarding drugs. 

The first one is that drug trafficking is controlled and managed by political figures – a result of a longstanding obsession with the levels of corruption in contexts such as the Kenyan one. In fact, a lot of these political figures usually are just facilitators and have the role of nodes that connect different businesses, political interests and private enterprises, licit and illicit.

The second presupposition is that organized crime has a kind of mafia-like structure. This is not necessarily the case –the groups I worked with in Kenya had much flatter organization where chains of command exist but are extremely volatile and changeable. We often talk about different ad hoc operations: smuggling anything from 5KG to a tonne of heroin as a one-of operation. Some of the key figures might be involved in a host of different operations, but usually not as part of the same configuration.

That is why it is wrong to equate political leaders with drug barons. They might facilitate the work of drug smugglers at one end and at the other they might be facilitating importation of… flip-flops without paying tax or vehicles or whatever else it might be. Informal connections are very important because they regroup different types of expertise in different types of operations.” 

Personne n’est en train d’essayer de dominer la totalité du marché d’héroïne.

Comment sont donc constitués ces réseaux ?
How are these networks constituted then?

« La plupart du temps les gens ont tendance à penser que ces réseaux sont associés à des alliances ethniques. Pourtant, les petits groupes qui se forment sont généralement à l’origine de liens préexistants et souvent intimes. Ces connaissances peuvent être la conséquence d’un mariage par exemple. Si jamais le couple se sépare au bout de quelques années, le mari peut lancer une entreprise avec son cousin, se marier à nouveau puis étendre son activité ailleurs. C’est un processus qui ne fait que segmenter le marché tout en poursuivant son expansion. »

Il existe de la compétition mais pas il n’y a pas de violence.

“A lot of the times people assume it is something that derives from ethnic alliances. But, the small groups of people that remain together stem from pre-existing ties, usually personal ties. These ties could be based on marriage, for example. . If the partners get separated a few years down the line, the husband could start another business with their cousin and then remarry and branch out. It is a constantly fragmenting process as the market expands.”

A heroin addict smokes heroin in Lamu

© Reuters

De quelle nature sont les interactions entre ces petits réseaux fragmentés ?
As you say, it’s a lot of small fragmented networks, how do they interfere with each other?

« Il existe de la compétition mais pas il n’y a pas de violence. Ceci vient encore une fois montrer l’absence de hiérarchie pyramidale qui contrôlerait tout. Personne n’est en train d’essayer de dominer la totalité du marché d’héroïne. »

“There is competition but there is no violence. This once again shows that there is no pyramidal structure that controls everything. No one is trying to control the entire heroin market.

Peux-tu brièvement nous décrire le processus entre l’acheteur et le vendeur d’héroïne ? Comment cela fonctionne-t-il ?
If you could briefly describe the chain between the buyer and the seller how would you say it is organized, how does it work?

« Il existe pleins de façons possibles. La majorité de la distribution locale d’héroïne est faite par voie aérienne depuis le Kenya et l’Ouganda. Autrement, elle provient de Tanzanie par voie terrestre. Les échanges entre boss et dealers sont souvent directs. Parfois, les boss sont eux-mêmes impliqués dans les procédures de contrebande. Les grossistes peuvent se procurer des drogues depuis des sources multiples, afin de ne pas dépendre d’une seule chaîne. Ils peuvent par exemple avoir quelqu’un qui vient de Mozambique, ainsi que d’autres connections dans les îles de la côte sud du Kenya…

Un boss moyen qui achète dans l’ordre de 5 à 7 kg, emploie une ou plusieurs personnes qui sont essentiellement responsables de stocker l’héroïne. Le boss emploie aussi quelqu’un chargé de couper l’héroïne et de son emballage. Il lui faudra aussi souvent des employés en plus qui doivent diluer la drogue chimiquement. Il embauche enfin quelques vendeurs de rue. Il s’agit donc généralement de très petites organisations constituées de 4 à 7 personnes. »

Je n’irai pas jusqu’à dire que la police trafique. 

“There is a number of ways in which this happens. Most of the locally distributed heroin is flown in to Kenya and Uganda. Alternatively, it is brought overland from Tanzania. The connection between bosses and dealers is often a direct one. Sometimes bosses can themselves be involved in the process of smuggling. Also, wholesalers can get their drugs from multiple sources. They are not reliant on one channel. They can have someone who comes from Mozambique, others from islands on the southern coast of Kenya…

Your average boss who buys in the range of 5-7kg would have a stock keeper or several of them, in other words, people who house the heroin. The boss also employs people to cut the heroin and package it. Often times, it involves even more people to chemically dilute it. The boss will also hire street-sellers as well. Overall, we are talking about very small organisations – 4 to 7 people.”

A heroin addict prepares heroin before using it in Lamu

© Reuters

A quel degré la police est-elle impliquée dans tout cela ?
To what extent are the police involved in this process?

« Je n’irai pas jusqu’à dire que la police trafique. Ce n’est que lorsque un contrebandier entre en liaison avec la police qu’elle s’impliquera. Elle est néanmoins de plus en plus rigoureuse grâce aux efforts internationaux de lutte contre la drogue. Ceci dit, une lutte policière absolue contre les stupéfiants reste impossible à mener. »

“I wouldn’t say that the police smuggle. It is only if the smugglers voluntarily liaise with them that they will get involved. Also, they are increasingly stringent as part of the national war of drugs, but of course fully successful counternarcotics policing is impossible to achieve.”

© Reuters

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As-tu reçu des pressions de la part du gouvernement par moments ?
Did you get any pressure from the government or the authorities at times?

« Il me semble qu’ils tiennent à parfaire leur image donc j’avais accès à beaucoup de leurs structures. Ils me facilitaient aussi beaucoup la tâche pour rentrer en contact avec des représentants des forces de l’ordre qu’il m’aurait été difficile d’atteindre sans une habilitation accordée par l’unité anti-narcotique.

Il faut aussi savoir que je n’étais tout de même pas en train d’essayer d’interviewer les hommes politiques de haut niveau réputés pour avoir été impliqués dans ce trafic. Les choses auraient été beaucoup plus compliquées si cela avait été le cas. »

Il y a eu des moments très comiques dans ces endroits cachés où l’on vient se procurer sa dose.

“I think they are keen on boosting their image so they granted me a lot of access to their facilities. In that sense they actually helped me a lot to talk to law enforcers that would have otherwise been very difficult to reach had I not had the high level authorization by the antinarcotics unit.

Yet, I wasn’t trying to interview high-level politicians who have been rumoured or known to have engaged in smuggling. Had I tried to do that, it may have been more problematic to continue my work.”

Heroin addicts prepare heroin before using it in Lamu

© Reuters

As-tu une anecdote de ces 8 mois de recherche ?
Any anecdotes from these 8 months of groundwork?

« Il y a eu des moments très comiques dans ces endroits cachés où l’on vient se procurer sa dose. Souvent un coup de fil reçu sur un portable suffit pour que tous désertent les lieux. Le truc c’est que les consommateurs, eux, ne peuvent pas vraiment bouger, donc ils restent là pendant la descente de la police. La police arrive donc prête à arrêter tout le monde, mais au final n’arrête que quelques drogués. Pendant ce temps, les dealers sont cachés à 50 mètres de là, dans des fossés par exemple. Il ne suffit que d’une demi-heure pour que le trafic reprenne comme d’habitude.

Par contre, cela arrive que les raids ne viennent pas de Mombasa mais de Nairobi. Dans ce cas, les trafiquants sont pris sur le fait. Ils sont néanmoins rapidement libérés grâce aux connections de leur boss qui viennent négocier leur liberté avec les chefs de la police. »

“There have been quite comical situations where people are hanging out in these heroin dealing places until someone receives a phone call and suddenly the place is empty. It is only the users who cannot really move – so they remain there during a police raid. Police come in there acting as if they will arrest everyone but only arrest a few drug users. At the same time, dealers are hiding 50 meters away in a ditch, for example. Half an hour later, everyone is back, resuming their activities.

Yet, sometimes there are raids from police forces that are not stationed in Mombasa, so squads that come in from Nairobi. They actually manage to catch people red handed. Nevertheless, they are released because often times bosses have higher level connections with law enforcers and they can negotiate a price for them to be freed.”

Traduit par Myrto Lalacos.

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