L’héroïsme ambiguë d’American Sniper

American Sniper n’est pas particulièrement un bon film, non non. Histoire de guerre, elle arrive très rapidement après au moins une bonne dizaine d’œuvres bien meilleures parmi les productions sérieuses du genre. Mais critiquer Clint Eastwood c’est se confronter au minimum à un souvenir de jeunesse pour deux, voire trois générations de public. Il est donc préférable de s’attacher à ce que dit (même sans le vouloir) cet American Sniper.

Une guerre naturelle

La première chose qui frappe dans la lecture des événements faite par le film, c’est l’aspect quasiment naturel de la guerre. Elle semble aller de soi, n’est aucunement contextualisée, n’a pas de cause. A peine voit-on quelques minutes des images du 11 septembre, moyen de conditionner émotionnellement la suite de l’histoire par une piqûre de pathos désormais un peu élimée. A part ça, on ne sait pas pourquoi on se bat, on ne sait même pas où on se bat. Il faut attendre plus d’une heure pour que le mot « Irakien » soit prononcé. Avant, ça aurait tout autant pu être l’Afghanistan ou la Libye. La seule chose apparemment importante se résumait à montrer qu’en face il s’agit d’ennemis bronzés.

D’ici là, ils auront allègrement été désignés comme « les méchants », « des sauvages », « des fils de pute », « le Mal », des « enfoirés », sorte d’ordre naturel des choses où le bien et le mal se distinguent aussi nettement que le jour et la nuit sans que cela nécessite un quelconque effort de la part du réalisateur. Pour celui-ci, même les soldats américains ne semblent être que des pions, pour qui la logique du on fait le boulot et on rentre est en introduction et en conclusion sans grand chose entre les deux. On frôle alors une guerre détachée de tout, vécue pour elle-même, comme un jeu vidéo auquel Clint Eastwood ne comprend rien et qu’il va vivre par procuration avec son sniper américain.

© Siebbi - Flickr

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Le courage du sniper

Le caractère bien spécifique de la condition de sniper prend alors une sorte de tournure ludique assez malsaine.

Ainsi, au bout de quarante minutes seulement (sur plus de deux heures de film), le personnage principal est considéré comme une légende parmi les soldats. Pourtant, à part avoir tué une femme et un enfant, planqué en surplomb à des dizaines de mètres d’eux, il n’a pas fait grand chose. C’est vrai que le sniper incarne un peu la quintessence de la lâcheté, à l’opposée totale du combattant fantasmé dans le face-à-face, depuis l’idéal hoplitique à la confrontation chevaleresque, jusqu’au duel sur le pré, cher à Clémenceau. Un fantasme certes jamais vécu nulle part, car la guerre ne se mène pas, et donc se gagne encore moins, avec des valeurs morales et des sentiments nobles.

Néanmoins la schizophrénie potentiellement intéressante, entre l’image nécessaire à l’opinion publique et le vécu sur le terrain, n’est pas évoquée par American Sniper. A peine le syndrome du vétéran est-il développé et uniquement par le biais familial, individualisé, en aucune façon rattaché à cette condition de sniper. L’aspect particulier qui semblait promis au spectateur n’est pas un des axes du film, qui borne la seule crise de conscience du personnage à sa consignation, visiblement surtout gênante parce qu’on ne pourra plus tuer personne. Lors d’un passage où lui-même est pris à son jeu par un sniper ennemi, le héros américain frôle même le ridicule en lui reprochant de ne pas se montrer.

© djandyw.com - Flickr

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Le passage derrière la lunette de visée n’aboutit à terme qu’à la mise au premier plan d’une Amérique qui semblait un stéréotype, « le plus beau pays du monde et il faut tout faire pour le protéger ». On propose en héroïsé le cliché de l’Américain moyen, qui apprend à tirer à la chasse avec son père, passant du ranch texan au régiment, qui drague une fille dans un bar, lui gagne un nounours au jeu de tir de la fête foraine avant de lui parler de la vie sur la jetée. Et le héros finira par reproduire le schéma, par relancer le cycle en enseignant lui aussi à son fils cet art de la chasse à l’arme à feu.

La fin de cette histoire aurait pu dire quelque chose d’inspiré. Le héros toute sa vie a été entouré d’armes à feu et finira abattu par l’une des siennes, du fait d’un de ses compatriotes de surcroît. Cette conclusion à plusieurs entrées, notamment celle biblique du « qui prendra le glaive périra par le glaive », n’est pas montrée. Eastwood préférera étrangement couper son film juste avant son issue fatale. Une mort arrivée comme un élément hasardeux, quand elle pouvait être perçue en logique aboutissement d’une destinée vouée tel Stakhanov à servir des intérêts d’État.

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Simple rédacteur web indépendant, s'intéresse à peu près à tout, du moment qu'on peut écrire dessus.

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