Lumière sur les Bacha Posh : quand l’Afghanistan cache ses filles

En Afghanistan, la condition féminine reste un problème majeur. La société afghane repose sur des codes sociaux qui ne permettent pas aux femmes de s’émanciper. Si les choses ont quelque peu évolué depuis le départ des Talibans avec environ deux millions de jeunes filles scolarisées[1], nombreuses sont celles à ne pas avoir cette chance. De plus, l’école peut aussi représenter un danger, comme on a pu l’observer en avril 2012 avec l’empoisonnement de 150 écolières perpétré à coup sûr par des groupes extrémistes. Par la suite, d’autres établissements scolaires pour filles ont été touchés. L’objectif était clair : il s’agissait de faire peur aux familles afin qu’elles n’envoient plus leurs filles à l’école.

Certaines familles décident de déguiser leur fille en garçon, généralement jusqu’à la puberté, afin de donner le change. On appelle ces enfants des Bacha Posh, ce qui signifie « fille habillée en garçon » en Dari.

© Google images/ Wikipedia - Malalai Joya (activiste afghane) rendant visite à des écolières dans la province de Farah (en 2007)

© Google images/ Wikipedia – Malalai Joya (activiste afghane) rendant visite à des écolières dans la province de Farah (en 2007)

La société afghane minée par une profonde ségrégation entre les sexes

Mais au-delà d’actes commis par des extrémistes tels que les Talibans, c’est la culture afghane elle-même qui est responsable de cette prison à ciel ouvert dans laquelle vivent au jour le jour les femmes et filles d’Afghanistan. Car depuis des siècles, c’est l’homme qui détient tous les pouvoirs, et ce dès son plus jeune âge. L’arrivée d’un garçon dans une famille est vécue comme un honneur, car grâce à lui, la réputation de la famille est assurée. Avoir un fils est un symbole de prestige et d’honneur, alors que la naissance d’une fille est vue comme un fardeau. C’est ainsi que certaines familles décident de déguiser leur fille en garçon, généralement jusqu’à la puberté, afin de donner le change. Personne n’est dupe mais tout le monde accepte, car c’est finalement une question de bon sens. Cela touche tous les niveaux sociaux et toutes les origines ethniques. On appelle ces enfants des Bacha Posh, ce qui signifie « fille habillée en garçon » en Dari. Selon la croyance populaire, déguiser une de ses filles en garçon permettrait de s’attirer les faveurs divines, et de donner naissance par la suite à un garçon.

Si pour certaines Bacha Posh, le retour à la condition féminine se fait sans difficulté majeure, pour d’autres, la situation s’avère plus compliquée, à l’instar de Zarah qui, malgré ses 16 ans, refuse de reconnaître son appartenance au sexe féminin.

© Maria Panariello

© Maria Panariello

« The Underground Girls of Kabul » par Jenny Nordberg

C’est en Septembre 2010 que retentit pour la première fois en Occident le terme de Bacha Posh. Jusqu’à la publication de l’article « Afghan Boys are prized, So Girls Live the Part » de Jenny Nordberg dans le New York Times évoquant cette pratique, presque personne ne connaissait ce phénomène si révélateur des disparités entre hommes et femmes en Afghanistan. Par la suite, la journaliste est retournée à la rencontre de ces Bacha Posh pour continuer ses recherches et a fini par publier un livre, « The Underground Girls of Kabul » dont je recommande vivement la lecture. Il présente des portraits de petites et jeunes filles déguisées en garçons, en leur donnant la parole ainsi qu’à leurs mères. Des médecins et activistes sociaux s’expriment aussi sur la question, ce qui permet à l’ouvrage de livrer une vision détaillée du phénomène.

 © Google images / WYPR - Livre rédigé par Jenny Nordberg sur les Bacha Posh

© Google images / WYPR – Livre rédigé par Jenny Nordberg sur les Bacha Posh

Si pour certaines Bacha Posh, le retour à la condition féminine se fait sans difficulté majeure, pour d’autres, la situation s’avère plus compliquée, à l’instar de Zarah qui, malgré ses 16 ans, refuse de reconnaître son appartenance au sexe féminin. Elle évoque même la possibilité de se faire opérer pour devenir un homme. D’autres acceptent le changement, mais font face à de nombreuses difficultés d’adaptation, comme Shukria : en effet, être une Bacha Posh, ce n’est pas seulement s’habiller en garçon mais aussi se comporter en tant que tel, et ce souvent dès le plus jeune âge jusqu’à la puberté.

Dans bien des cas, elles se marient peu de temps après, sans vraiment savoir comment se comporter en tant que femme, que ce soit dans la vie domestique ou dans les rapports avec les autres membres du même sexe, dont les Bacha Posh n’ont jamais été proches jusque-là. Malgré ces difficultés, certaines décident de transformer à leur tour une de leurs filles en garçon, telle qu’Azita Rafhat, ancienne députée afghane. Sa fille cadette Mehrmoush est devenue Mehran. Comme elle en témoigne au travers du livre, une famille sans fils attise les critiques, dirigées bien souvent sur la femme qui est traitée de « dokhtar zai » (celle qui n’apporte que des filles). Elle est jugée non seulement incomplète mais fragile. La Bacha Posh, c’est le moyen le plus sûr pour une famille de retrouver son honneur.

Le phénomène de Bacha Posh n’est qu’une des multiples traductions de l’ultra-domination de l’homme sur la femme en Afghanistan. Celle-ci n’est avant tout considérée qu’à travers son statut de mère ou d’épouse, c’est-à-dire à travers un prisme patriarcal qui semble encore être le seul à travers lequel son existence apparaît légitime.

[1] http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20120418-afghanistan-filles-ecole-empoisonnement-talibans/

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Auteure passionnée et touche-à-tout, je prends plaisir à user de mon merveilleux clavier d'ordinateur pour rédiger des articles divers et variés. Et comble du comble, mon clavier a l'air d'aimer ça.

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