Nicola Sturgeon, la reine au-delà du mur

Elle est à la tête de l’Écosse depuis le 20 novembre dernier. Premier Ministre au-delà du mur d’Hadrien et chef de fil du Scotish National Party –SNP-, Nicola Sturgeon est devenue une figure incontestable de la lutte indépendantiste écossaise et sera, lors des élections législatives britanniques se tenant ce jeudi, celle qui déterminera le futur du Royaume-Uni.

Boris Johnson, maire de Londres, la qualifie de « Lady Macbeth en talons aiguilles ». Certains la comparent à Margaret Thatcher. A 44 ans, la dirigeante de l’Écosse a succédé à Alex Salmond, démissionnaire après l’échec du premier referendum sur l’indépendance écossaise. C’est à l’âge de 16 ans que cette fille issue d’un milieu modeste intègre le SNP. Dès lors, une longue carrière de militante s’ouvre devant elle. La future « femme la plus dangereuse du Royaume-Uni », selon les dires du Daily Mail, jongle entre ses études de droit à l’Université de Glasgow et les réunions des -quelques- irréductibles indépendantistes. C’est en 1999, après de multiples échecs, que l’avocate en droit du travail est élue à l’Assemblée d’Edimbourg. Reléguée à l’éducation, la santé et la justice durant une période sombre pour le SNP -largement dominé par la coalition travaillistes-libéraux-démocrates-, elle devra attendre le retour en 2004 d’Alex Salmond à la tête du parti. Le père du renouveau indépendantiste voit en elle l’avenir du SNP. Elle devient son bras droit, redonnant un nouveau souffle aux représentants sociaux-démocrates. Renouvelé et féminisé, le SNP détrône en 2007 un Labour -parti travailliste- à l’image usée et archaïque. Le pouvoir en main, Salmond nomme Nicola Sturgeon vice-premier ministre, une première dans l’histoire politique écossaise.

Maniant l’art de la répartie et présentant un discours pondéré, Nicola Sturgeon s’est naturellement imposée pour ses élections législatives.

Après l’échec du referendum tenu le 18 septembre 2014, Alex Salmond se retire. C’est alors que Nicola Sturgeon passe sur le devant de la scène.

Nommée à la tête du pays le 19 novembre 2014, elle se détache de l’image de son prédécesseur en montrant une combattivité et une habilité politique sans égale. « Mes trois objectifs sont de bien gouverner, de gagner davantage de sièges lors des élections générales britanniques de l’an prochain, et de conduire l’Écosse à l’indépendance », affirme cette fan de Borgen, série danoise où l’on peut y suivre le quotidien fictif de Madame le Premier Ministre.

Qui plus est, une réélection de David Cameron signifierait un possible referendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne.

Cette image de femme décidée et qui sait s’entourer plait. Elle a conquit le cœur de ses concitoyens, mais également de ceux vivant plus au sud du mur. Elle a réussi, devant l’europhobe Nigel Farage (UKIP), le leader du Labour Party Ed Miliband, le libéral-démocrate Nick Clegg, l’écologiste Natalie Bennett ou encore la nationaliste galloise Leanne Wood (Plaid Cymru), a croître sa renommée après deux débats télévisés la tenant face à ses rivaux de tous bords. De nombreux anglais ont été tout de suite conquis par cette femme encore inconnue il y a un an. Et pour cause, cet engouement résulte d’une ligne politique sans faille de la part de la leader du SNP et dirigeante écossaise. Ne présentant aucun candidat en dehors du territoire nordique, ces nouveaux convertis à Nicola Sturgeon et au SNP affichent leurs soutiens à travers les réseaux sociaux : 197 000 mentions « j’aime » pour le parti indépendantiste, comprenant une forte hausse… le 16 avril, jour du dernier débat télévisé.

David Cameron, l’actuel Premier Ministre britannique, a été le grand absent du troisième débat télévisé du 16 avril dernier. Néanmoins, lors de la rencontre des « sept », le 2 avril à Salford, la dirigeante écossaise aurait réussi à s’imposer devant le locataire de Downing Street, ainsi qu’auprès de ses autres adversaires. Elle se présentera comme une virulente critique de la poursuite de l’austérité budgétaire souhaitée par les travaillistes, sollicitant également le retrait des bases nucléaires britanniques en terres écossaises, terminant sur un élargissement du pouvoir à Edimbourg.

Elle sera d’ailleurs auréolée d’applaudissements après une longue diatribe défendant la gratuité des universités, introduite en Écosse par le SNP :

Votre accès à l’éducation devrait reposer sur votre capacité à apprendre et jamais sur votre capacité à payer.

Murdo Macleod/The Guardian

Murdo Macleod – © The Guardian

SNP, leader en ses terres

Comment être certain que Nicola Sturgeon choisira le prochain Premier Ministre ? C’est principalement sur ces terres que se jouera le choix du successeur -ou non- de David Cameron. Un jeu gagné par avance selon certains. Alors que le referendum fut un échec pour l’indépendance de la nation écossaise, cette défaite a amené un regain de patriotisme au sein des électeurs : le nombre d’adhérents au SNP a plus que triplé, atteignant les 100 000 membres. En comparaisons aux partis traditionnels, 150 000 membres pour le Parti Conservateur, 200 000 pour le Labour, le SNP n’a plus de quoi rougir. Avec une telle force de frappe, les indépendantistes devraient rafler entre 40 à 51 sièges sur les 59 circonscriptions de son pays. Actuellement, ils n’en détiennent que six. Un revers pour les travaillistes qui comptent sur les voix écossaises, fief historique du Labour. On y voit le déclin du parti travailliste, laissant place à l’avènement du SNP.

Une coalition devient alors la seule clef ouvrant les portes de Westminster à Ed Miliband.

N’obtenant pas la majorité, le Labour devrait alors se tourner vers Nicola Sturgeon. Sans le soutien de cette formation politique et de sa dirigeante, aucun gouvernement ne serait envisageable, et elle le sait : « Nous travaillerons avec le Labour pour tenir David Cameron à l’écart de Downing Street ». Une coalition devient alors la seule clef ouvrant les portes de Westminster à Ed Miliband.

Ed Miliband / The Times

Ed Miliband – © The Times

« Celle qui a pris en otages ses élections »

Maniant l’art de la répartie et présentant un discours pondéré, Nicola Sturgeon s’est naturellement imposée pour ses élections législatives. Le Daily Telegraph la désigne comme « celle qui a pris en otages ses élections ». L’enfant d’Irvine a d’ailleurs été très clair : elle sera « celle qui prendra part aux décisions et à toute négociation après le scrutin du 7 mai ».

Et pourtant, Ed Miliband dit écarter toute coalition avec le SNP. Le leader travailliste a été catégorique lors du débat du 16 avril, alors interrogé par Nicola Sturgeon : « Nous avons la possibilité de faire sortir David Cameron de Downing Street, ne la rejetez pas ! », fustige-t-elle. « C’est non, je le crains », rétorquera le chef de l’opposition. Sérieusement inquiété par une perte possible des électeurs écossais, représentant la plus grande partie de ses sièges, Miliband reste déterminé. Il appel les électeurs à lui assurer un gouvernement majoritaire au détriment des indépendantistes.

Nicola Sturgeon et David Cameron lors du débat télévisé à Salford, le 2 avril dernier. (Ken McKay/ITV)

Nicola Sturgeon et David Cameron lors du débat télévisé à Salford, le 2 avril dernier – © Ken McKay/ITV

Soutien au Labour, négociations avec Cameron ?

En pleine campagne, tout les coups sont permis, dit-on. Alors que Nicola Sturgeon affiche un soutien sans faille auprès du parti travailliste en écartant toute coalition possible avec les conservateurs, une note confidentielle du gouvernement britannique relayée par le Daily Telegraph déstabilise la chef de clans. Lors d’une conversation avec l’ambassadeur de France Sylvie Bermann, Nicola Sturgeon aurait admit préférer David Cameron, Ed Miliband n’ayant pas la stature d’un chef d’Etat. Ce serait Pierre-Alain Coffinier, consul général de France en Ecosse, qui aurait rapporté l’information auprès d’un fonctionnaire britannique. Dans ce document, le fonctionnaire affirme avoir « parlé au téléphone avec Pierre-Alain Coffinier, le consul-général français. Il m’a aimablement raconté des conversations qu’a eu son ambassadeur pendant sa visite en Ecosse la semaine dernière. Tout cela m’a été fourni de façon confidentielle donc veillez à limiter toute diffusion ultérieure ». Dès lors, on parle de Frenchgate. Ed Miliband, quant à lui, parle de « révélations accablantes » sur Sky News, taclant au passage le parti qui pourrait le faire chanter d’ici quelques jours.

A terme, ces élections législatives s’avèrent être, pour le SNP et Nicola Sturgeon, l’une des premières étapes vers l’indépendance de l’Écosse.

Mais il en faut plus pour faire tressaillir la First Minister. « J’ai passé ma vie à combattre les Tories. Je propose aux travaillistes de nous allier pour les faire sortir de Downing Street », réclamant par la suite une enquête du gouvernement.

Problème de linguistique ou intox de la part des conservateurs ? A Londres, l’ambassade française nie catégoriquement ces propos, assurant ne pas avoir « abordé ses préférences personnelles politiques concernant le futur Premier ministre » avec Nicola Sturgeon. Pierre-Alain Coffinier dément quant à lui toutes ces allégations. Il est important de souligner la conclusion de cette note, l’auteur s’interrogeant sur la véracité des propos recueillis « Je dois avouer que je ne suis pas sûr que la First Minister puisse se lâcher sur ce genre de choses dans une telle rencontre ».

Un nouveau referendum pour la nation de William Wallace ?

Un nouveau referendum sera t-il possible pour la nation de William Wallace ?

Et si Cameron gagnait ?

En stratège éclairée, Nicola Sturgeon anticipe une possible victoire de Cameron. Dans un tel cas de figure, elle reste positive : une victoire des conservateurs ne serait en aucun cas un échec, le SNP étant sûr de remporter « au moins » 40 sièges au parlement. Le parti réaliserait un record sans précédent, devenant la troisième force politique du Royaume-Uni. Une victoire, en outre, assurée à coup sûr ce 7 mai.

Qui plus est, une réélection de David Cameron signifierait un possible referendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Un scénario qui amènerait « un nombre impressionnant d’écossais à se poser à nouveau la question de l’indépendance », évoque l’europhile convaincue dans les colonnes de The Economist, insistant pour que ce sujet ne soit pas écarté en vu du prochain challenge : les élections législatives écossaises de 2016.

A terme, ces élections législatives s’avèrent être, pour le SNP et Nicola Sturgeon, l’une des premières étapes vers l’indépendance de l’Écosse. Elle n’est pas dupe, l’avenir de son pays se jouera à Londres, et elle entend bien être de la partie : « Pour l’instant, c’est là qu’il faut porter sa voix ».

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Né dans un chaudron, j'ai développé une curiosité maladive qui m'a amené à me passionner pour l'international. Serpentard adoubé et champion de Cramois'Île, je collabore notamment avec Ijsberg Magazine, Grafitee ainsi qu'Impact Magazine. Entre Ukraine et Islande, me voici de retour après 6 000 km à travers la Scandinavie.

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