« Pas de sécurité pour les femmes » en Inde

Chaque semaine, l’Inde défraie la chronique avec des affaires de violences faites aux femmes, plus précisément de viols. Plusieurs Indiennes reviennent sur ce qu’elles endurent au quotidien, dans une nation classée au quatrième rang des plus dangereuses pour les femmes, selon l’agence de presse Thomson Reuters.

L’Inde, un pays où une femme se fait violer toute les vingt minutes, et ce à 70% des cas dans des très grandes villes, New Delhi en tête.

Un dynamisme économique supérieur à la Chine, une démographie grimpante avec bientôt 1,5 milliard d’habitants et une population jeune (65% de moins de 35 ans), voilà les atouts majeurs de l’Inde. Un état de fait durement sali par les affaires de viols qui font régulièrement les gros titres. Impossible de ne pas se souvenir de Jyoti Singh Pandey, une étudiante en kinésithérapie de 23 ans, violée le 16 décembre 2012 par six hommes dans un bus de New Delhi, pendant que son compagnon se faisait battre. « Le harcèlement sexuel est habituel, partout et dans tous les domaines », explique Kranti, une Indienne quarantenaire. « Le viol peut arriver n’importe où et à n’importe quel moment. A l’école, au travail ou à la maison, il n’y a pas de sécurité pour les femmes ». Aujourd’hui, Kranti en vient à craindre de traverser un « endroit où se trouvent plusieurs hommes inconnus ». Comme elle, Ajeya, une jeune femme de 27 ans, se sent en danger dès qu’elle se retrouve dans les lieux publics :

Il y a un sentiment d’inquiétude quand je voyage de mon lieu de travail à mon domicile car nous ne sommes que deux ou trois femmes dans le bus. A cause de cela, je rentre plus tôt chez moi.

Une peur légitime, favorisée par l’attitude des témoins lors d’une agression. « Quand les femmes sont sexuellement harcelées en public, les gens autour deviennent calmes, comme s’ils n’étaient pas vivants. Personne ne se lève et ne réagit à la situation », explique Ajeya.

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© Flickr

Quand l’arbre cache la forêt

Le drame du viol prend racine dans le rapport que l’Inde entretient avec ses femmes et à leur statut, qui lui-même tire sa source des problèmes socio-économiques du pays. Car des centaines d’Indiennes sont tuées à la naissance chaque année. La population est rurale à 71% et l’analphabétisation touche 40% de la population, dont une majorité de femmes. Si la scolarisation des filles « s’est beaucoup améliorée, l’éducation de base leur étant autorisée », selon Kranti, il existe encore des restrictions, principalement dans les zones sous développées. « La principale raison est la sécurité mais il y a aussi la raison financière » indique-t-elle avant d’ajouter : « Les gens vont dépenser de l’argent pour l’éducation d’un garçon plutôt que pour l’éducation d’une fille. En Inde, il y a une règle non écrite disant que les hommes sont conçus pour gagner de l’argent et que les femmes sont là pour prendre soin de la famille ».

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Et bien qu’aujourd’hui bon nombre d’entre elles travaillent, les plus démunies se voient lésées par un salaire « plus bas que les hommes dans les petites industries », comme le confie Viti, 28 ans, ou par le dénigrement de leurs supérieurs. Kranti, quant à elle, revient sur une expérience vécue lors de son MBA (Maitrise en administration des affaires) : « Je faisais mon projet d’étude dans une compagnie réputée. J’ai assisté aux cours seulement quelques jours car le directeur a commencé à me harceler avec des sms. J’ai donc du démissionner de mon travail car je ne voulais pas de problème dans ma vie de couple ». Elle poursuit : « La famille indienne est faite de telle manière que si un homme ou une femme commet une erreur, la faute retombera toujours sur la femme. J’ai donc perdu une occasion de bâtir ma carrière dans cette société et il m’a fallu des années pour m’en remettre ».

L’émergence des mouvements de défense

Face à cette situation, certaines femmes ont décidé de réagir. C’est le cas de Sampat Pal Devî, la fondatrice du Gulabi Gang, ou gang des saris roses, un groupe militant né en 2006 dans l’Uttar Pradesh, au nord de l’Inde. Pour elle, il ne s’agit pas d’un « gang dans le sens premier du terme mais d’un gang pour la justice ». Mariée à l’âge de douze ans, Sampat Pal Devî est un jour témoin d’une scène de violence d’un homme contre sa femme. Elle tente d’intervenir, en vain. Le lendemain, elle revient avec 5 autres femmes et des bâtons de bambous. Ensemble, elles donnent une correction au mari violent. Le Gulabi Gang est né. Rapidement rejointes par d’autres, elles décident de se vêtir de rose et se donnent pour but de « surveiller la communauté et de protester virulemment lorsqu’elles sont témoins de toute sorte de manifestations d’injustices ou de maltraitance ».

Une femme de la région de Bundelkhand protestant contre les abus sexuels - © Flickr

Une femme de la région de Bundelkhand protestant contre les abus sexuels – © Flickr

Malgré sa large popularité auprès des Indiennes et son engagement dans la politique locale depuis 2011, le Gulabi Gang s’organise essentiellement comme une bande, contrairement aux Naxalites. Groupe révolutionnaire communiste indien né en 1967 et actif dans une quinzaine de régions, ce dernier, qui comptait la célèbre militante Anuradha Ghandy parmi ses membres, revendique « l’abolition de toutes formes de discrimination contre les femmes » et la « fin de la domination masculine et du patriarcat ». Mais, un an après la phrase choc de Babulal Gaur, l’ex-ministre de l’Intérieur du Madhya Pradesh – « [le viol], il s’agit d’un crime social qui dépend des hommes et des femmes. Parfois, il est juste, parfois il est mal » – le chemin s’annonce encore long et semé d’embûches.

Les réactions du gouvernement indien

« Dans notre pays, toujours régi par le patriarcat, le sujet est honteux et stigmatisant », explique Rituparna Chatterjee, rédacteur en chef adjoint du Huffington Post indien. Pourtant, l’Inde commence à prendre des initiatives afin de protéger ses citoyennes des violences sexuelles. Parmi elles, une application mobile intitulée Himmat (courage en indien) et reliée à un centre de surveillance afin de protéger les femmes voyageant seules la nuit. Il y a également la création d’un fond spécial finançant des projets de protection pour les Indiennes, ou l’interdiction de la procédure dite du « test des deux doigts », un test de virginité jusqu’alors obligatoire pour les victimes de viols… « Des lois adoptées pour protéger les femmes mais restant simplement dans les journaux », réplique Ajeya pour qui « la situation s’aggrave avec le temps ». Un constat confirmé par Viti :

Il n’y a pas de lois fortes pour protéger les femmes en Inde. Après l’affaire de Jyoti Singh Pandey, {…} il y avait eu des protestations dans tous le pays avec l’implication des médias étrangers, mais sans aucune amélioration. 

Face à l’impasse qui se dresse devant elles, les seules solutions restent la foi en « l’humanité » pour Kranti et l’éducation pour Ajeya. Cette dernière apprendra à son futur petit garçon « à bien se comporter avec les femmes, à les respecter et à les soutenir » tandis qu’elle enseignera à sa fille les moyens d’échapper au harcèlement sexuel.

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Issue d'un master d'Histoire de l'Art à la Sorbonne et ayant voyagé dans de nombreux pays tels que la Palestine, la Bosnie-Herzégovine ou le Liban, je me tourne vers des thématiques aussi bien artistiques et culturelles que politiques et sociales.

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