« Peuples et Nature » : Les jolies photos d’une triste époque

Ce week-end, j’ai fait une visite. Une exposition de photos en plein air à La Gacilly en Bretagne, la plus grande de France. « Cultivez-vous » qu’ils disaient, alors oui, j’ai fait une visite. L’une de celles qui vous font voyager très loin et qui vous chavirent l’âme. Aller voir « Peuples et nature », c’est en prendre plein les yeux : du grand air d’abord dans un cadre verdoyant, et puis surtout des clichés sublimes, des appels à la mobilisation en format grand angle, de l’art qui dénonce – beau et bien.

Des photographes, il y en a de sacrés pointures ici : Robert Capa s’expose dans les petites rues du centre-ville, la célèbre afghane aux yeux verts de Steve McCurry s’affiche en grand sur les vieilles pierres du végétarium Yves Rocher (NDLR : c’est à La Gacilly qu’est basée la marque de cosmétiques). Plus loin, les soldats américains colorisés du photo-éditeur de Life, John G. Morris, s’apprêtent sous nos yeux à débarquer sur les plages de Normandie. Le photo-reportage à son apogée, soixante ans après.

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© John G. MORRIS

Et puis il y a les Etats-Unis bien sûr, le pays invité de cette onzième édition, et les grands espaces auxquels on s’attend. œuvres. Ça commence avec des photos à couper le souffle du Grand Canyon ou des Rocheuses. C’est beau, c’est grand. Et puis ça se gâte. Car le propos de « Peuples et Nature » n’est pas tant de magnifier notre planète et ceux qui l’habitent que de se faire un relais des drames qui la guettent – tout ça à renfort de millions de pixels et de plans rapprochés.

Alors on avance dans l’exposition en suivant pour un temps les méandres du fleuve Colorado photographié le long de ses 3000km par Peter McBride. Sans être expert en eaux et rivières, on comprend rapidement que quelque chose cloche : le delta asséché, le fleuve qui n’atteint plus son embouchure, les piscines géantes de Las Vegas et les 5000 litres d’eau consommés quotidiennement par les foyers de Pheonix, ville construite en plein désert. Il y a des chiffres qui marquent.

Le déclin de la nature, c’est aussi le thème de prédilection de David Mansel. Si ses œuvres ressemblent au premier abord à d’audacieuses et colorées toiles contemporaines, c’est parce que le photographe aime à trouver du beau dans l’affreux. « Fasciné par la destruction des paysages », ses toiles sont en vérité des photos prises à 13 000 mètres de haut. Les jolies tâches de couleur, ce sont des forêts abattues, des mines à ciel ouvert, les eaux usées des usines – la dramatique mais étrangement photogénique œuvre de l’homme. Ce que Mansel appelle la « sublime apocalypse ». Ca sonnerait presque bien.

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© David MAISEL

Plus loin, perdues dans un véritable dédale végétal, ce sont les photos de Nick Brandt qui tirent le signal d’alarme. Le photographe nous emmène à travers son objectif découvrir les beautés de la savane africaine. Ses premiers clichés magnifient les rayures du zèbre, les cous de girafes qui s’entremêlent, la tranquille assurance du lion, la puissance de l’éléphant. On se reprend à s’émerveiller et à trouver que la nature est quand même bien faite. Les singes succèdent aux hippopotames, les photos majestueuses aux photos majestueuses. Et puis l’Homme décide de s’inviter dans la savane. Les glorieux faciès des lions se retrouvent plantés sur des pieux. Une file de braconniers pose fièrement avec des défenses, macabres trophés. L’estomac se soulève, c’est inévitable. Comme les enfants à côté de nous, on a envie de s’écrier que c’est « trop injuste ». C’est naïf, mais c’est vrai que c’est injuste. On laisse les photographies racées et révoltantes de Nick Brandt le coeur lourd et l’âme en pagaille. Pour repartir, il faut louvoyer entre les jardins d’aromatiques et les pommiers du verger.

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© Nick BRANDT

Ce n’est rien de moins qu’Armstrong qui nous escorte vers la sortie. Un immense cliché montre le « Stars and stripes » flottant dans l’apesanteur lunaire : symbole américain s’il en est et ultime clin d’oeil de l’exposition aux Etats-Unis. 1969 : ce drapeau et ce pied posé loin de la Terre, c’était bien sûr un grand pas pour l’humanité. 2014 : les fleuves asséchés, les éléphants sans défenses et les forêts que l’on s’acharne à arracher laissent aux visiteurs un sentiment amer. Celui qu’au XXIème siècle et après nombre de grands pas, l’humanité vient définitivement de passer la marche arrière. Jolies photos d’une triste époque.

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© NASA

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