Quand Staline déportait les tatars de Crimée

Il y a 71 ans, les Tatars de Crimée étaient déportés par les soviétiques. Hier, leurs descendants ont commémoré le 71ème anniversaire de la déportation de cette communauté turcophone implantée dans la péninsule depuis le XVème siècle. Une commémoration sous haute tension sur un territoire russe autrefois ukrainien.

Alors que la Russie vient de fêter le 70ème anniversaire de sa victoire sur l’Allemagne nazie, les tatars de Crimée, eux, ont célèbré le 71ème anniversaire de la déportation de leurs ancêtres. A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, le peuple tatar constituait, avec pas moins de 200 000 personnes, la plus importante communauté de Crimée. En 1944, sur ordre de Joseph Staline, ce peuple turcophone se verra déporté par un régime désireux « d’épurer » cette péninsule de ces « collaborateurs nazis ». Avec moins de trente minutes pour rassembler leurs affaires, les familles tatares embarqueront pour la Sibérie et l’Asie Centrale. La destination finale sera l’Ouzbékistan.

Après cet interminable voyage, 45% des déportés succomberont au manque de nourriture, au climat et aux maladies. Un survivant témoigne :

Dans ces wagons hermétiquement clos, les gens crevaient comme des mouches à cause de la faim et du manque d’air : on ne donnait ni à boire ni à manger […]. Quand les portes ont été ouvertes au milieu des steppes kazakhes, il a été ordonné de jeter les morts sur le bord de la voie sans les enterrer.

En parallèle, le régime communiste procède à une « détatarisation » de la Crimée, notamment avec une russification des localités et une colonisation massive de familles russes. Accusé de collaboration avec le IIIème Reich, le régime soviétique fera tout pour effacer toute trace de ce peuple désormais loin de ses terres ancestrales.

Implantés dans la péninsule depuis 1441, les tatars fondent le Khanat de Crimée, ou royaume de Crimée, sur les fondements de la Horde d’Or de Gengis Khan. Principal ennemi de Moscou tout au long de leur histoire, c’est en 1783 que la Crimée tombe aux mains de la Russie tsariste. C’est à cette période que commence le préambule de ce que certain appel un « ethnocide ». Persécutions et déportations sous le règne de Pierre le Grand et de Catherine II amèneront certains tatars à s’établir en Dobroudja, province roumaine.

Commémoration à Kiev lors du 70ème  anniversaire de la déportation  © Google

Commémoration à Kiev lors du 70ème anniversaire de la déportation © Google

Vers une deuxième déportation ?

Revenue en Crimée il y a seulement une vingtaine d’année, cette communauté musulmane semble vivre de nouveau l’année 1944 après l’annexion de la péninsule par l’armée russe en février 2014. Aujourd’hui, ces indigènes, encore ukrainien il y a un an, sont confrontés à la menace d’une deuxième déportation hors de leur terre natale. Cette année d’occupation a été, selon le représentant de Tatars de Crimée Refat Chubarov, « une année de répressions incessantes ». D’après Moustafa Djemilev, chef de file du mouvement national des Tatars de Crimée, 18 personnes ont été portées disparues, pour la plupart assassinées.

En plus de répressions quotidiennes, la Russie tente d’éradiquer l’opposition politique guidée depuis Kiev par Refat Chubarov et Moustafa Djemilev, en interdisant à ces derniers l’entrée en Crimée, considérés comme « une menace à la sécurité nationale de la Russie » par le Kremlin. Une occupation qui a amené de nombreux tatars à fuirent la péninsule, comme le souligne Refat Chubarov : « D’après nos informations, ils sont entre 7 000 et 8 000 réfugiés ».

Pour le chef de fil du mouvement nationaliste, la situation est claire :

Je ne pense pas qu’on nous mettra dans des wagons pour l’Ouzbékistan, comme en 1943. La politique russe ressemblera plutôt à celle de Catherine II qui, en 1783, avait dans un manifeste promis de faire le bonheur des Tatars, puis avait dans le même temps convoqué les leaders militaires et intellectuels de la nation et les avait tous fait décapiter. Les autres, ceux qui avaient fait serment de fidélité, avaient été appelés à la cour. Aujourd’hui, il en va de même. Ceux qui n’iront pas à la cour seront poussés vers la sortie.

Moustafa Djemilev

Moustafa Djemilev

Au fil des mois, la Russie a réussie à s’imposer. Ecartant le Mejliss – assemblée représentative des Tatars de Crimée – de leurs concitoyens, elle a dernièrement dissout le dernier bastion de la résistance criméenne : ATR, la télévision tatare. Fondée en 2005, cette télévision a cessé d’émettre en avril dernier, n’ayant pas obtenu l’autorisation de Moscou pour renouveler son accréditation. Elle serait, pour la Russie, un élément attisant « chez les tatars un sentiment de défiance envers les autorités russes ».

La chaîne ATR TV, la première à être consacrée aux Tatars de Crimée, a dû fermer le 1er avril, les autorités russes ayant refusé de renouveler ses droits d’antenne. (© AP Images)

La chaîne ATR TV, la première à être consacrée aux Tatars de Crimée, a dû fermer le 1er avril, les autorités russes ayant refusé de renouveler ses droits d’antenne. (© AP Images)

Les derniers opposants risquent aujourd’hui leur vie pour sauver leur culture, leur nation, leur patrimoine. A l’instar de Sevguil Moussayeva, rédactrice en chef du journal Vérité d’Ukraine. Activiste de S.O.S Crimée, elle figure désormais sur les listes des ennemies dressées par les services secrets de Crimée après avoir lutté contre « le départ » de son peuple.

En ce jour de deuil, la Russie a interdit toute commémoration publique de cette déportation, sous peine de prison. Le Président turque, Recep Erdogan a quant à lui qualifié cette déportation « de période sombre et honteuse de l’histoire » tout en condamnant les actions de la Russie.

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Né dans un chaudron, j'ai développé une curiosité maladive qui m'a amené à me passionner pour l'international. Serpentard adoubé et champion de Cramois'Île, je collabore notamment avec Ijsberg Magazine, Grafitee ainsi qu'Impact Magazine. Entre Ukraine et Islande, me voici de retour après 6 000 km à travers la Scandinavie.

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