Séries TV : les utopies de Joss Whedon

La série Marvel’s Agents of SHIELD fait coup double ces derniers temps, entre reprise de la saison 2 aux Etats-Unis et début de diffusion pour la version française. Une présence audiovisuelle qui sonne comme l’occasion de regarder de près le travail du créateur de cette série, Joss Whedon.

Trois séries, trois destins, un créateur

On peut régulièrement percevoir dans l’œuvre de Joss Whedon des similitudes, thèmes et manières de construire ses séries qui reviennent selon une sorte de cohérence peut-être inconsciente. Pour le révéler, trois de ses créations sont marquantes.

D’abord ce Marvel’s Agents of SHIELD, une série qui n’existe qu’en filiation de la grosse production Avengers et qui parvient à bien surfer sur la vague. Buffy contre les vampires ensuite, le plus gros succès de la carrière de Joss Whedon, qui s’adressait certes à un public adolescent mais qui aura su séduire largement, des misfits du fond de la classe aux cools en bandes. Enfin, Firefly. Cette série maltraitée par son diffuseur voilà dix ans n’a jamais connu de deuxième saison. Un film, première réalisation au cinéma pour Joss Whedon, fera office de conclusion pour Firefly et aussi pour le pacte de suicide déclamé par un groupe de fans.

© soukup - Flickr

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Ces lieux qui n’existent pas

Chacune de ces séries propose en premier lieu un espace dédié auquel se rattachent les personnages. Un vaisseau spatial dans Firefly, une bibliothèque dans Buffy, un avion dans Marvel’s, conçus comme autant de foyers où se créent des formes de micro-sociétés. Ces lieux ne sont pas fermés à la manière d’une Utopia ou de W(*). Ils ne sont même pas synonymes de protection, souvent attaqués et parfois se retournant contre leurs occupants. Ces lieux n’en constituent pas moins un endroit de référence qui peut être perçu comme un personnage à part entière. La première idée à relever chez Joss Whedon est donc une personnification de l’esprit d’équipe.

La composition de ces équipes reproduit l’aspect (modestement) sociologique qu’on peut voir par exemple dans le village d’Astérix et Obélix. Chacun des personnages, au-delà de son caractère et de son histoire personnelle, assume un rôle archétypal qui assure au groupe un idéal fonctionnel dans ses besoins élémentaires. Bien évidemment, au fil des saisons et des épisodes et selon la série, ces rôles permutent parfois d’un personnage à un autre. Dans Firefly comme dans Buffy ou Marvel’s se reproduit tout de même peu ou prou un schéma basique : la force de frappe, l’expertise, la raison, et même le trublion.

Des leaders contrariés

Ces groupes évoluent tous derrière la figure d’un leader. Cette place centrale dans un groupe n’a rien de surprenant, là où les séries de Joss Whedon innovent, c‘est par l’ironie dont son statut se voit insufflé. La figure de chef est indéniablement héroïque mais d’un héroïsme vain, et donc profondément romantique. Dans Firefly, le leader est l’ancien soldat décoré d’une guerre perdue par son camp. Dans Buffy, le personnage principal meurt dès la première saison. Et avant le début de la première saison elle a déjà perdu un premier observateur, en plus d’avoir mis le feu au gymnase de son lycée et de s’être fait expulsée alors qu’elle a sauvé tout le monde.

Quant à Marvel’s, au moment où débute la série, le chef s’est déjà fait tuer une fois. Ces leaders sont donc tragiques d’emblée, ce qui ne les empêche pas de fédérer. Ici s’opère une fusion presque mystique entre ce leader, le lieu qui identifie l’équipe et qui lui aussi n’a de substance que grâce à ceux qui croient en lui, et l’objectif poursuivi par le groupe et qui génère l’adhésion. Sans en avoir l’air, ces séries de Joss Whedon réitèrent les enjeux d’un Arthur certes élu des dieux mais prisonnier, entre son objectif du Graal, son moyen : Excalibur, et ses difficultés face à sa conviction de devoir apporter une forme de salut. 

© marvelousRoland - Flickr

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Un esprit, des thèmes, de l’ironie, autant d’éléments qu’il semble aujourd’hui difficile de voir vraiment développés au cinéma, un peu coincé ces derniers temps entre adaptations à outrance de comics et remakes plus ou moins inavoués. Pour preuve, le film de Joss Whedon estampillé Marvel était globalement dénué de toute marque de fabrique. Un destin sur grand écran aussi connu par deux membres actifs du staff de Community qui, une fois aux manettes d’un blockbuster (Captain America 2), ont accouché d’un produit lisse ô combien lointain du ton de leur série.

Alors peut-être qu’alimentées d’idées de ce type, les séries télévisées vont finir par représenter au sein de l’audiovisuel ce que la bande-dessinée est à l’art pictural : un registre bon pour le divertissement qui petit à petit obtient le statut de média noble à part entière, et parfois en quête d’idéal.

 

(*) Du nom de la société d’apparence utopique imaginée sur une île isolée par Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance.

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Simple rédacteur web indépendant, s'intéresse à peu près à tout, du moment qu'on peut écrire dessus.

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