Une presse française sous influence ?

« Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques.»

Ainsi s’exprimait Eisenhower en quittant ses fonctions de président des Etats-Unis il y a plus d’un demi-siècle. Il mettait alors en garde son pays contre le risque d’un poids au-dessus de la sphère politique démocratique, qui selon lui prendrait la forme dudit complexe militaro-industriel. Sans verser dans une similarité exacte par rapport à la France, il reste toutefois possible de se poser des questions s’inscrivant dans un thème similaire.

Il suffit pour cela de partir du paysage économique. A regarder la liste des dix milliardaires français, on remarque la présence de six actionnaires de médias, dont cinq concernant la presse écrite. Pour ne s’attacher qu’aux titres les plus réputés, les messieurs Dassault, Niel et Drahi sont respectivement engagés auprès du Figaro, du Monde et de Libération.

Est donc entièrement couvert le haut de gamme de la PQN (presse quotidienne nationale). Au-delà de leurs tirages respectifs, ce sont trois orientations politiques donnant le ton qui sont concernées par une potentielle uniformisation.

© ~ Pil ~ - Flickr

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L’uniformisation touche tous les médias 

Évidemment la presse spécialisée, les newsmags, la télévision et la radio sont concernés. Quant à la la presse quotidienne régionale, elle connaît un processus de concentration sans précédent.
Alors ça n’a rien de surprenant que de gros capitaux possèdent des entreprises de taille nationale. L’affaire semble même logique. Sauf que concernant la presse ça n’a pas toujours été comme ça en France. En fait pendant longtemps, les rédactions n’appartenaient qu’à elles-mêmes. Aujourd’hui, l‘influence des rédactions dans les destinées de leur titre est en baisse, les capacités financières n’étant plus de leur ressort.
On pourrait aussi dire que la prise en main de spécialistes de l’investissement et de la rentabilité dans un marché en crise, celui de la presse payante, est une bonne chose. Or cette filière persiste à être déficitaire, les problèmes étant bien plus structurels que conjoncturels.

© zoetnet - Flickr

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Quasiment tous les titres perdent de l’argent. C’est à partir de ce constat que l’on peut dessiner l’idée d’un complexe. Probablement de sensibilité politique différente, parfois sûrement concurrents sur certains marchés, ces propriétaires constituent un cercle d’intérêts similaires auprès de médias de masse. Parce que les journaux continuent d’avoir un poids, de représenter quelque chose auprès du public. Même un journal en déclin mais historique va être lu par un journaliste radio ou télé préparant sa conférence de rédaction. Se constitue ainsi une sorte d’oligarchie poursuivant au travers des médias principaux un objectif de relations publiques par des prises de possession dans les titres, ce qui peut produire des effets similaires au sein des rédactions. Et l’on peut dire cela sans s’imaginer ces propriétaires s’entendant entre eux lors de réunions occultes visant la domination du monde.

Les médias étant des supports de communication privilégiés pour s’adresser à l’opinion publique, leurs liens avec les personnalités politiques du moment relèvent de l’évidence. Toutefois, une porosité grandissante entre différentes sphères influentes prend un aspect dérangeant. A ce titre, la récente affaire de vente de Rafales à l’Egypte est éclairante. On y trouve les trois éléments d’un complexe militaro-industriel à la française. Une production privée, possédée par un patron de presse également sénateur (Serge Dassault), dont la négociation de vente implique directement la plus haute sommité de l’Etat français, François Hollande.

© Ronnie Macdonald - Flickr

© Ronnie Macdonald – Flickr

Sans aller jusqu’à craindre une redéfinition à vocation idéologique des lignes éditoriales, on ne peut qu’accepter qu’elles puissent s’en trouver impactées. Il est impossible d’affirmer qu’il y a influence, puisque personne n’est capable de savoir ce qu’aurait été la presse du nouveau millénaire sans propriétaires de ce type. Peut-être que Pierre Marcelle ne se serait pas fait censurer par sa direction de Libération pour son article sur l’actionnariat du journal. Peut-être que les journalistes de l’Ouest entretiendraient des rapports moins conflictuels avec les décideurs de leur groupe. Peut-être même que les investigateurs du Monde n’y réfléchiraient pas à deux fois avant de traiter de l’exil fiscal, ce qui sera certainement le cas après les sorties radiophoniques récentes de ses propriétaires associés.

Même s’il ne s’agit que de supputations, à une heure de célébration de la liberté d’expression et de l’importance de la presse, il est nécessaire de signaler qu’aujourd’hui, presque aucun levier ne reste à disposition des citoyens pour s’opposer à cette redéfinition du rôle d’un journal.

Ce qui est sûr, c’est que malgré la dislocation prophétisée de l’esprit citoyen, il reste une opinion dehors qu’on continue de vouloir toucher : la vôtre.

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Simple rédacteur web indépendant, s'intéresse à peu près à tout, du moment qu'on peut écrire dessus.

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