Vaccination obligatoire des enfants : la France est-elle immunisée contre les mouvements anti-vaccins ?

Le Conseil constitutionnel a jugé, vendredi 20 mars, que la vaccination obligatoire des enfants était conforme « à l’exigence constitutionnelle de protection de la santé ». Le couple Larère qui refuse de faire vacciner leur fille aînée est à l’origine de cette question prioritaire de constitutionnalité. Se faisant le porte-parole des anti-vaccins, leur avocat estime que « cette décision aurait permis de mettre fin à un siècle de stalinisme vaccinal. Les juges n’ont pas fait un état des lieux en profondeur de l’effet dévastateur du vaccin en France, mais dans le futur l’obligation sera levée ». Ce mouvement anti-vaccination reste marginal en France, mais suscite des adeptes aux États-Unis, qui font face à la résurgence d’infections contre lesquelles des vaccins existent.

La gloire de Pasteur

Précédée par l’Angleterre et de nombreux autres pays, la France a promulgué l’obligation vaccinale contre la variole en 1902. Puis le régime s’est étendu à cinq vaccins obligatoires – tuberculose, coqueluche, diphtérie, tétanos, poliomyélite [1]. « La gloire de Pasteur a joué un rôle considérable dans cette histoire de la vaccination en France [2] », souligne Anne-Marie Moulin, médecin et philosophe des sciences.

Avec l’Italie, la France est le seul pays industrialisé à maintenir ce caractère obligatoire. Imposé par le Code de la santé publique, il concerne aujourd’hui trois vaccins (diphtérie, tétanos, poliomyélite) remboursés par l’Assurance maladie qui prend en charge les éventuels accidents liés à ces vaccins. Pour de nombreuses infections (coqueluche, tuberculose, oreillons, rougeole, rubéole), l’Assurance maladie recommande fortement la vaccination.

Pour Anne-Marie Moulin, « Un monde sans obligations mais où tout se passerait comme s’il y avait obligation [de se faire vacciner] est illusoire. » Selon elle, enlever les derniers vaccins obligatoires :

risque de créer des perturbations et des conséquences difficilement mesurables. Le jour où les vaccins ne seront plus obligatoires, une majorité de la population suspectera qu’on lui a caché quelque chose. Si la minorité, qui refuse la vaccination au nom d’une idéologie (comme les Témoins de Jéhovah), se limite à 5 %, ce n’est pas grave : l’essentiel est que 95 % de la population se vaccine. Mais à 30 %, cela change la donne.

États-Unis : la playmate, égérie des anti-vaccins

Emmené par la playmate Jennifer Ann McCarthy qui attribue l’autisme de son fils au vaccin ROR (rougeole, rubéole, oreillon), le mouvement anti-vaccination fait des émules aux États-Unis, au point de générer une réaction anti anti-vaccins.

ANTI-VACCINE BODY COUNT

Copie d’écran © Antivaccinebodycount.com

Il faut dire que, ces dernières années, des maladies contre lesquelles des vaccins fonctionnent ont fait leur réapparition. En février, une épidémie de rougeole se poursuit aux États-Unis et la plupart des cas sont le résultat d’une non-vaccination, selon le CDC (Centers for Disease Control and Prevention).

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Cas de rougeole corrélés au nombre de personnes refusant la vaccination – © Washington Post

En 2012, environ 50 000 cas de coqueluche ont été recensés, selon le New Yorker. Des malades n’hésitent pas à attribuer cette résurgence aux campagnes anti-vaccinales et tentent, à leur tour, de mobiliser l’opinion : « Conspiracies : I’ve Got Whooping Cough. Thanks a Lot, Jenny McCarthy » (« Théories du complot : j’ai la coqueluche, merci beaucoup Jenny McCarthy »).

Après l’épidémie de coqueluche de 2010 en Californie, une étude de la revue Pediatrics (« Nonmedical Vaccine Exemptions and Pertussis in California« , 2010) a voulu savoir si la décision de ne pas se faire vacciner pouvait être un facteur déclencheur. Ses résultats montrent que les zones où vivent un grand nombre de personnes opposées à la vaccination sont 2,5 fois plus susceptibles d’être touchées par l’épidémie (voir l’interview d’Antoine Flahaut sur Atlantico).

Et les États-Unis ne sont pas la seule région du monde, où l’on constate la résurgence de ces maladies.

« Une fraude élaborée »

Publiée en 1998 dans The Lancet, l’étude d’Andrew Wakefield faisant état d’une relation de cause à effet entre le vaccin ROR et l’autisme met le feu aux foudres des conspirationnistes. Aucun chercheur n’a pu confirmer ni reproduire ces « résultats ». Dans son enquête publiée dans le Sunday Times (Revealed : MMR research scandal, The Sunday Times, London,‎ 22 février 2004 : accès limité), Brian Deer a révélé que l’étude de Wakefield comportait de nombreux biais méthodologiques, des agissements malhonnêtes et des conflits d’intérêts – le chercheur britannique n’a jamais mentionné de financement par des avocats qui recueillaient des preuves contre les fabricants de vaccins.

© Flickr

© Flickr

Le British General Medical Council (GMC) a confirmé la véracité des inculpations contre Wakefield qui « a agi contre l’intérêt de ses patients, malhonnêtement et de manière non responsable ». En 2011, le British Medical Journal identifia dans son éditorial ses travaux comme une « fraude élaborée » :« it has taken the diligent scepticism of one man, standing outside medicine and science, to show that the paper was in fact an elaborate fraud. » Malgré ces preuves de falsification, beaucoup de familles, particulièrement au Royaume-Uni, ont arrêté de faire vacciner leurs enfants, note l’anthropologue Richard Roy Grinker. Selon la BBC, en 2003-2004, environ 60 % des nourrissons de deux ans ne sont pas vaccinés dans certains quartiers de Londres [3].

Croisade intéressée contre les vaccins

Wakefield fut renvoyé de l’Ordre des médecins en mai 2010 et interdit d’exercice au Royaume-Uni. Son étude fut retirée par The Lancet. Installé depuis aux États-Unis, Wakefield continue sa croisade intéressée contre les vaccins. Il vient d’être « désinvité » par le comité santé du Sénat de l’Oregon  qui veut limiter les dispenses non médicales à la vaccination pour la rendre plus contraignante. Wakefield devait être auditionné en tant que (contre-)expert sur ces questions…

 

[1] Anne-Marie Moulin. L’Aventure de la vaccination, Fayard, 1996.
[2] MOULIN A.-M. Les particularités françaises de l’histoire de la vaccination. La fin d’une exception. Revue d’épidémiologie et de santé publique, vol. 54 n° hors-série I, 2006-07, pp. 81-87.
[3] Roy Richard Grinker. Unstrange Minds; remapping the world of autism, 2007, Basic Books

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Journaliste print et Web, je m’intéresse aux relations sciences-société (brevet, laboratoires pharmaceutiques…). Curieux par nature (un tic professionnel), je suis un passionné d’art contemporain et de spectacle vivant (théâtre et danse).

    6 Commentaires

    • Répondre avril 2, 2015

      sophie

      merci pour toutes ces infos… on s’est posé plein de questions et finalement j’ai cédé au pédiatre et fait les vaccins, tous sauf hépatite B : ma fille (4 ans) a un peu de temps avant les MST…

    • Répondre avril 4, 2015

      Laurent Lefèvre

      Bonjour et merci pour le commentaire.

      Les controverses sur la vaccination ne sont pas récentes et ont déjà une histoire (http://fr.wikipedia.org/wiki/Controverse_sur_la_vaccination), presque aussi ancienne que la vaccination elle-même (cf L’aventure de la vaccination d’Anne-Marie Moulin : http://www.fayard.fr/laventure-de-la-vaccination-9782213594125)…

      Comme aux Etats-Unis notamment avec la rougeole, ce recul a permis d’étudier le lien entre la recrudescence des maladies et la chute de la vaccination (exemple dramatique de la polio réapparue, dans les années 2000, dans la province de Kano au Nigeria) dans de nombreuses régions du monde (voir la carte en anglais de la resurgence de ces maladies : http://www.cfr.org/interactives/GH_Vaccine_Map/index.html#map).

      Comme tout médicament, un vaccin (par exemple, celui de l’hépatite B non obligatoire) peut s’analyser en termes de bénéfice-risque. La « panoplie » des vaccins est maintenant très large et en tant que parens ou adulte (responsable), il faudra faire des choix en s’informant et en évitant les fatwas contre la vaccination en général (comme celle des Talibans en Afghanistan, qui percevaient la vaccination comme une tentative de s’opposer à la volonté d’Allah).

    • Répondre avril 14, 2015

      Laurent Lefèvre

    • Répondre avril 14, 2015

      Laurent Lefèvre

      Le Premier ministre australien, Tony Abbot, a annoncé dimanche 12 avril que les parents qui refuseraient de faire vacciner leurs enfants ne receveraient plus certaines allocations familiales :

      http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/04/12/bientot-plus-d-allocations-sans-vaccination-en-australie_4614486_3216.html

    • Répondre mai 20, 2015

      Laurent Lefèvre

      « Défiance vis-à-vis des vaccins: c’est la faute des mères » par Ruth Graham

      http://www.slate.fr/story/100785/defiance-vaccin-faute-meres

    • Répondre juillet 16, 2015

      Jean-Marc Rolland

      Ce qui est intéressant dans le cas de Wakefield; c’est que d’autres études indiquent les mêmes résultats … et que surtout on n’en parle pas … C’est comme pour le fameux ratio bénéfice risque … il n’y aurait que 1 cas sur 1 million de grave (mortalité) … et es taux de morbidité à pleine plus élevés …

      exemple concret a polio … il y aurait +300 000 cas annuel … mais les vrais chiffres c’est 10 fois moins … On augmente artificiellement les stats pour à priori prendre en compte les personnes touchées non détectées …. C’est bien beau mais c’est exactement le CONTRAIRE qui est fait pour les effets indésirables … on ne releverait environ que 1 à 10% des cas … prenez vos calculettes et on se retrouve avec taux 100 à 1000 fois plus rapproché pour calculer ce fameux ratio…

      Alors si on laissait les gens choisir ? Sont-ils si débiles ou idiots pour leur ôter ce droit fondamental ? Peut-on nous prouver l’effet immunisant du tétanos par exemple, pour obliger légalement la population à se faire vacciner ? Se cultiver et découvrir comment se développe la bacille tétanique et comment elle diffuse son poison est fort intéressant … et prouve que l’effet immunisant de la maladie n’existe pas, et l’effet de groupe encore moins

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